Le chemin du serpent

Certains d’entre nous sont réveillés par un chat à deux têtes ou un chien muet

J’ai un serpent qui vit lové sur mon épaule, me chuchote des mots doux quand le vie se réveille. Parfois mon oeil s’ouvre avant lui et je l’observe. 

L’encre bleue bouge d’abord, lentement, puis l’encre rouge s’étire jusqu’au triceps et l’avant bras.

Il baille et je découvre deux crocs ornés de têtes de morts qui me sourient. 

Je peux voir sur ces crânes des pensées surgir des crevasses d’os, les pensées des morts, tous les morts de ma famille. Des morts de dix mille ans.

Ces pensées d’os n’ont pas une ride j’ai remarqué. 

Le serpent qui vit immobile sur mon biceps ne s’est pas réveillé par hasard je crois que je l’ai convoqué je crois. 

C’était un matin de décembre, il faisait noir et blanc 

Il faisait de l’air mouillé de chagrin d’hiver, je me suis levé surpris d’être en vie au milieu d’un ciel de papier peint infini où parfois une étoile filante emmenait mourir un voeu de moi enfant. 

J’avais volé sur la tablette de la salle de bains les lentilles de contact d’Anastasia. 

Je les ai collées avec de la peine salée sur l’iris triste droit et l’iris gauche un peu moins triste

Je les mettais toujours en cachette quand elle dormait encore, allongée dans ses rêves. 

Quand elles étaient sur mes yeux je voyais ce qu’elle avait vu. 

Les lentilles ont la mémoire de celles et ceux qui les portent. 

Les lentilles ont la mémoire fidèle ou la mémoire infidèle. Ça dépend du regard qui les porte . 

Je vois par exemple qu’Anastasia voit les ombres des gens, pas les gens. 

Je vois par exemple qu’Anastasia me voit grand et beau avec de longs cheveux blonds bouclés de surfeur qu’il ne faut pas regarder sinon tu deviens statue de sable ou de sel. 

Mais je ne suis pas. 

Je ne suis rien.

Je cherche encore.

Parfois je suis ce que je vois.

Anastasia me dit qu’Anastasia se prononce avec deux S

Je prononce Anastasia avec deux S 

Je prononce Anastasia avec trois S 

Je prononce Anastasia avec quatre S 

J’ai convoqué ainsi le serpent qui git sur mon épaule. 

En général, le serpent vient dans ma bouche quand je prononce Anastasia avec trois S. 

En général, le serpent entre en moi par la bouche et vient en rampant dans ma gorge mordre mon coeur pour que je ne pense plus à Anastasia dont il ne reste que la mémoire de sa forme et la mémoire de son odeur qui gisent sur le matelas depuis qu’elle est partie pour toujours. 

Le serpent à deux crochets qui ressemblent aux aiguilles d’une montre, crachent les souvenirs venimeux où je suis et où tu hais Anastasia. 

Tu haïssais le serpent Anastasia

Le venin du temps est toujours mortel.

Le serpent chemine sous ma peau vers ma mémoire. 

Je vois ces anneaux déformer mes veines

Ecraser mes nerfs 

Gonfler mon épiderme. 

Je vois son chemin qui vient vers le tiroir des souvenirs. 

C’est difficile pour le serpent car nous sommes au printemps et derrière mes yeux, à l’orée de ma mémoire à poussé un bouquet de fleurs des champs. 

Les couleurs sur les fleurs sont apparues après une pluie de larmes

Un arc en ciel de pétales de vie qui sentent l’herbe fraîche

Des roses vertes et des marguerites aux cheveux blancs. 

Le serpent est arrivé au cortex drogué de vie de printemps 

Au départ le serpent était perdu car ma mémoire m’a oublié

Ensuite le serpent qui adore les rats s’est dit que les rats m’avaient dévoré la mémoire 

Alors le serpent a cherché le rat caché: « Le rat est la viande des souvenirs » a dit le serpent ce qui est une pensée sournoise même pour un serpent. 

Dégouté de ne rien trouver le serpent est parti de l’intérieur de moi pour se lover sur l’épaule et me dire à l’oreille: 

« A ta mort nous ferons sécher tes amours perdus dans le vent du temps, nous glisserons ces amours dans une bouteille d’eau de vie avec un brin de myrte pour donner du goût, nous rangerons la bouteille dans le placard qui sent le bois vernis d’arbres aux racines si grandes qu’elles vivent au plus profond des terres, plus loin que les morts plus loin que les fantômes de tes démons. » 

Et tu verras dit le serpent avant de s’endormir lové au creux de mon épaule: 

« Un jour quelqu’un ouvrira la porte du placard, débouchera la bouteille et se saoulera d’amour pour te ressusciter. »

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