On m’a dit que la terre mange les morts lorsqu’ils sont déposés dans son creux, qu’elle les dévore avidement, goulument, et que jamais plus nos yeux ne peuvent se poser sur leur corps.
Comme si l’absence devait être entière, totale. Absolue.
On m’a dit que le jour et la nuit ne font plus qu’un, que plus rien ne se distingue. On m’a dit que nous sommes comme aveugles, sans larme pour pleurer ; que le deuil ça dure quarante jours, et que le manque dure toute la vie. On m’a dit que pour se libérer du chagrin, il faut laisser partir, il faut laisser la terre engloutir.
Alors, quand je l’ai vu dans son cercueil, emmailloté dans un linceul, le visage amaigri par la maladie ; quand on m’a dit qu’Ishak avait scellé de ses doigts d’enfant la boite dans laquelle on l’avait déposé ; quand on m’a dit qu’au bled, personne ne pourrait la réouvrir et le rendre à la terre ; je me suis demandé comment tamurt [le pays natal] allait réussir à le manger, je me suis demandé le temps qu’il lui faudrait pour ronger le bois, si épais du cercueil, et ça m’a fait peur, l’idée qu’il soit bloqué là, entre le bois et la terre ; entre ici et là-bas ; entre nos prières et les leurs.
Comme si son âme resterait longtemps dans cet entre-deux que marque l’exil – même dans la mort.
Alors, je me suis imaginé que la terre, déjà habitée de mes grands-parents, déjà gonflée de la force de mes ancêtres, réussirait à le rejoindre, mon oncle, réussirait à se gargariser de son coeur : même froid, même après tant de temps, la terra le mangerait.
Alors, je me suis demandé si une fois arrivé à la chair, la terre reconnaitrait son goût de figue, si son sang deviendrait huileux, et ses os farineux. Si son corps tout entier deviendrait non pas poussière, mais matière, matière rendue à la terre, à la mère. S’il serait de nouveau son fils, lui qui était parti si longtemps.
Je me suis imaginé qu’il habiterait enfin, totalement ces montagnes, qu’il pourrait s’amuser du vent et des herbes folles, observer les moutons du haut de ces bâtisses, qu’il pourrait courir dans les rivières glacées du village. Que rien, ni personne, pas même les frontières, n’aurait de prise sur lui, qu’il arpenterait les chemins du maquis, soufflant dans les tilleuls les mots d’autrefois, les mots que l’on dit sans les prononcer, que l’on dit sans les regarder.
Un peu comme si, enfin, la liberté pouvait se vivre.
— À Lakhdar.