On m’a dit que le viol était un crime dont je ne me remettrai jamais, qui ouvrait l’âme en deux et coupait le corps de l’esprit, comme si cette séparation était nécessaire, on m’a dit que je serai sidérée, dissociée, anéantie, seule à fouiller parmi les décombres pour recoller les morceaux, les bouts de moi éclatés, on m’a dit que la sexualité ne serait plus terrain de jeu mais terrain miné, on m’a dit que la colère me boufferait tout entière jusqu’à avaler mes os, que son ombre me dédoublerait, que je marcherai dans la rue traînant derrière moi des silhouettes fracturées, que dans le miroir je disparaitrai, ayant perdu mon corps et ce qui donne envie de vivre, cette joie simple et pure d’être au monde et de tremper ses lèvres dans le café du matin. On m’a dit que je serai blessée et que mes larmes ne suffiront pas à nettoyer ma plaie, comme si pleurer était inéluctable, il faudrait exhiber la blessure dans toute sa laideur, bien montrer à quel point elle est sale et nous tristes, vides, à quel point la densité que l’on perd se dissout dans le sel qui coule de nos yeux. On m’a dit que j’aurai la sensation de ne plus être dans mon corps, que m’absenter du monde et devenir présence fantôme seraient les conditions de ma survie, comme si pour continuer il fallait d’abord s’effacer, s’excuser, se faire disparaître. On m’a dit qu’il me faudrait faire le deuil de moi, de mon passé insouciant, on m’a parlé du viol comme d’une rupture dramatique et sans retour entre la vie d’avant et celle d’après – mais rien de tout ça ne s’est produit, si ce n’est cette lourdeur dans la poitrine, juste en dessous du cœur, comme si ma peau abritait une masse en plus, invisible, dissimulant aux autres et à moi-même quinze minutes de crime, qui après tout ne m’a pas fracassé, puisque je suis toujours là, inchangée ou presque.
Depuis le viol un rêve se répète (seulement) : je suis dans mon lit et il fait noir, un des auxiliaires de vie de ma colocataire se colle à mon dos en cuillère et me pénètre, (c’est toujours le même, comme si son désir (non réciproque) pour moi conditionnait sa violence), et alors je suis terrifiée, me réveille et constate soulagée que je suis seule dans mon lit, puis je me rendors, assez rapidement, comme si rien n’était arrivé, puisqu’après tout ce rêve n’est que l’activation d’une peur très grande qui m’esseule. Une nuit d’octobre, j’ai rêvé que je rêvais. Je croyais me réveiller, vérifiais qu’il n’y avait personne derrière moi, puis me rendormais. Un rêve dans un rêve, c’est comme un miroir dans un miroir, l’image se décuple à l’infini, et on la fixe pour tenter de trouver son point de chute, sa finitude, mais elle s’impose à l’œil comme une illusion d’optique. Contrairement aux autres nuits, je ne me suis pas réveillée en sueur, le cœur battant, rassurée d’être seule dans mes draps. Mon cerveau a enchaîné sur un autre rêve (une histoire de meurtres dont il s’agissait de trouver le coupable) et ce n’est qu’en prenant mon petit-déjeuner le matin que je me suis rappelée de mon cauchemar dans le cauchemar. Ma terreur était intacte, elle avait l’aspect des maisons sans fenêtres, et dans mon faux réveil, le soulagement était intact lui aussi, j’ai cru me rendormir quand en réalité ma nuit se poursuivait.

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