Il paraît que rester dans le placard est dangereux pour la santé mentale. Pourtant le placard de mon enfance était vert comme l’espoir et j’y ai passé des heures bien calée entre les housses des vêtements d’hiver. J’étais blottie là, les genoux sous le menton, les coudes dans le mou, comme si mes avant-bras ramaient dans les nuages.
Il paraît que sortir du placard peut être le remède à tout, nettoyage aux photons, pureté et douceur d’après lessive. Je sortais du placard bien sûr, je sortais du cocon mais pas en papillon. Je sortais éblouie comme si j’avais exploré les entrailles de la Terre, fripée comme si j’avais trempé trop longtemps dans son sang. Je sortais sur mes pieds dans lesquels couraient les fourmis de l’après-midi. Souvent, dès les fourmis calmées, je courais aux toilettes. Ma vessie soulagée, j’hésitais à entrer à nouveau dans le placard vert pour y passer une bonne soirée. Généralement, le bruit de la chasse d’eau alertait ma mère au rez-de-chaussée et elle criait : sors de ton placard, on va bientôt manger.
J’étais contrariée mais je n’avais pas de quoi manger dans mon placard. J’aurais aimé que maman apporte mon assiette, là au fonds de l’armoire mais maman refusait. Les repas se prennent en famille. Alors je descendais et je mangeais le contenu de mon assiette sur la table en marbre ovale, entre mes deux sœurs puisque j’étais celle du milieu et entre mes parents qui ne se disaient rien d’intéressant mais qui le disaient très sérieusement comme si nous mangions sur une tombe. Je mangeais en silence. C’était pas obligé mais je n’aimais pas parler au-dessus de la table en marbre. Après le silence, j’allais chercher l’éponge pour essuyer la table, effacer le repas. Mes sœurs s’échappaient et je me foutais de l’injustice tant que je pouvais retourner dans mon placard vert pour digérer.