on a les mains humides de désir ou de sang 
les paupières pensantes vrillent à chaque frôlement
on a le temps
c’est la seule chose que l’on a d’ailleurs
c’est lui qui nous possède
on a le bon cœur
le dévouement sans faille
la satisfaction de la joie et celle de la souffrance
on a la nostalgie de ce qui est perdu et de ce qui reste à venir
on a la force de courir et toute une équipe pour se soutenir
on a les filles
on a les garçons 

on a la juste ration du Tout

on a la langue qui se déplie et les joues qui s’enflamment 
on a les poumons qui se vident et les jambes qui fléchissent 
par dessus-tout, on a la volonté
on a la peur de l’abandon et la nausée d’abandonner
on a 2-3-4 heures de montée et une immense fierté 
on a un hymne surféminin et une descente distraite
on a un prix
on a une cérémonie
on a la soirée et l’après-midi qui nous maintiennent dans cette gloire étrange de soi-même 
et des autres aussi

On croit qu’il est impossible d’accumuler les joies, de les entasser sans les briser. Qu’il est impossible d’enlacer des fragments contradictoires, de serrer des visages illogiques chaudement dans la poitrine. 
On croit qu’il faut choisir. On croit qu’il faut renoncer. On croit que pour vivre il nous faut abandonner. 

non non
je dis 
tu peux tout avoir

L’amour, l’amitié, la sororité. Le matin, la journée, les folles soirées. On croit que l’existant ne se retourne pas, qu’il faut laisser s’échapper entre nos mains calleuses ce qui est gros et menaçant. Non, non. C’est la vie qui coule. Tu peux t’y agripper. Tu peux la saisir en tremblotant. Tu peux la fracasser sur ton genou, solide comme une pierre à feu. On croit que c’est vain et futile. 

non non
je dis 
inutile de renoncer 
On croit que parce qu’on a les mains humides c’est que l’on a joui et trahi

Mais moi je sais

je sais toute la passion qu’il faut pour vivre
je sais que pardonner, jouir et trahir ne sont pas des humiliations
ce sont les marques de l’homme qui est ce qu’il a qui a ce qu’il est

on a 
un amas de mains humides de désir et de sang
tendues vers le haut

on a
des paupières qui ne veulent pas se refermer avant d’avoir tout absorbé
la joie 
la souffrance 
l’humanité

on a
une sculpture de mains empilées les unes sur les autres
dégoulinant de bas en haut
depuis les paumes

on a 
on a donné

on a
on a reçu

on a
on a vécu 

comme une offrande

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