À nu

Il regarde la mer immobile 
Il l’écoute
il ne la quitte pas des oreilles
Il est géant parmi les géants
Il est l’homme le plus vaste  
Tenu par le vent 
459 mètres de cailloux érigés à l’aube de la terre soutiennent son mètre quatre vingt
La falaise est son trône
Avec le ciel à conquérir
Il règne depuis le belvédère de Titou Ninou massif de Marseilleveyre
Il prend le cailloux entre ses mains rugueuses, longues et fines, 
il regarde le cailloux, parle au cailloux, demande à haute voix au caillou de conter l’histoire de l’homme
Il repose le cailloux, submergé de silence
Mais il ne devient pas le silence qui est tout
Lui ne se sent rien
Un euphémisme qui voudrait voler
Il s’est oublié
Il se pense être une émanation perdue
Évadée de son coeur 
évadé des coeurs de toutes et de tous
enlève sa chemise qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc, enlève son pantalon qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc, enlève son boxer qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc, enlève sa chaussettes droite qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc, enlève sa chaussette gauche qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc, enlève sa peau pâle qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc, enlève son coeur qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc
Son coeur est bien mieux sur le rocher blanc
Son coeur attend un autre corps
L’homme est nu
Il écarte les bras
S’offre à l’oubli
Offre ses chairs offre ses nerfs, offre ses os, offre sa moelle, offre sa lymphe
Offre ses cheveux 
Au vent
Au vide
Un à un ses cheveux s’envolent et cherchent d’autres têtes
Des têtes qui cherchent
Des têtes avec des coeurs qui cherchent
Un sacrifice d’amour
Ses cheveux partent raconter son histoire
Les cheveux sont là pour dire sa vie
Les cheveux ne meurent jamais
Les cheveux vivent encore lorsque nous sommes
Mort
Ses yeux respirent l’infinie noyée dans les flots 
Le soleil est bas, et glacé et c’est l’hiver
Il lève la jambe droite, celle qui déjà mord le vide
Il la repose
Ses pieds s’ancrent au sol puis s’enfoncent, rencontrent le mouvement, l’aura des défunts
qui lui tirent les chevilles et gémissent
Il ne veut pas rester
Il veut voler
Il remonte un à un ses genoux vers les nuages
se débarrasser des pinces d’anges mort
Et d’un pas voler se fondre aux anges de lumière
Un soupir de basculer, 
Etreindre le néant
Il pense un soupir, résonance de l’absence
Veut-il voir derrière l’air?
Veut-il rejoindre les rides qui sillonnent l’étendue irisée de froid?
Veut il plonger dans ces sillons embrasés, sculptés par les larmes? 
Sombrer aux confins de cette boule de feu qui percute l’horizon? 
Veut-il sombrer au mystère avec élégance?
Couper le vide pour voir l’inconnu?
Est ce que le parfum de cette petite fleur violette peut le rappeler?
Sait-il que des abysses viennent des milliards de bouches? 
Des dents jaunes et noires tatouées de sang et de larmes séchées?
Les marins maudits oubliés?
Sait-il que ces bouches dévoreront sa mémoire pour qu’il n’existe plus rien de lui?
Que ni ses habits joliment pliés sur le rocher blanc ni la fleur violette, ni le vent, ni le nuage, ni les bouches édentées,
ni le ciel, ni sa pourriture mélangée au sel et à l’eau diront de lui?
Ne diront pas ces instants comme moi je les dis?
Sait-il que son histoire sera effacée?
Sait-il que je ne ferais rien pour empêcher?
Sait-il que je vais juste regarder, sentir et entendre?
Sait-il que je suis peut être un des lui?
un de ses moi? 
Qui hésite entre  
le pousser?
le retenir?
Sait-il que ce qu’il voit, ce qu’il sent, ce qu’il touche, ce qu’il goûte est peut être?
Et peut être pas?
Sait il que j’observe le vide?
Sait il que je suis le vide?

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