Il est tard, tard dans la vie et Amelia sait qu’il n’est plus temps que pour les regrets. Ses chevilles sont gonflées ; elle ne les masse pas. À quoi bon ? Sans le vouloir, son regard effleure l’orteil tordu. Si c’était une main ce serait le majeur. Elle ne sait pas si cet orteil possède un nom qui lui soit propre ; elle n’a jamais su. Elle pourrait taper « orteil+majeur+nom » dans la barre de recherche, mais elle s’en fiche après tout. Il y a tant de choses qu’elle ne saura jamais, qu’elle n’aura plus le temps d’apprendre.
Elle ne s’en était pas souciée, à l’époque. Un orteil tordu au bout de ce corps élancé et gracieux, sur lequel trônait une tête pleine et bien faite, un orteil tordu au bout de ce corps-là était une imperfection qui le rendait plus admirable encore. Tordu mais pas cassé. Tordu et toujours debout. Un pied de nez à la vie, un majeur de travers et elle, toujours plus belle, se moquant bien de cet adorable défaut qui était venu marquer l’été de ses vingt-trois ans.
C’est la dernière phalange qui dévie à gauche, assez abruptement, comme pour ordonner un changement de cap. Virez à babord ! C’est un peu ce qui s’était passé, cet été-là ; c’était du moins ce en quoi elle avait cru, l’horizon qui s’était dessiné : laisser les autres filer droit et prendre la tangente, changer de vie. De cet élan d’audace, il ne restait que cet orteil tordu. Que ce serait-il passé si elle avait osé aller jusqu’au bout, se tordre plus qu’un doigt de pied ? Si elle avait osé tordre le cou à ses peurs et resister à toutes les voix lui intimant de reprendre raison ? Elle s’était enfuie au bras d’un Brésilien, du jour au lendemain, comme dans la chanson de Jeanne Moreau : Oh, quelle histoire elle aurait eu si seulement elle avait osé la vivre pour de bon ! Au lieu de ça elle s’était tordu le doigt de pied contre un rocher, un soir où ils avaient contemplé main dans la main les lumières s’allumer sur la baie de Rio. L’impertinence avait pris fin et, trois mois après son départ, elle avait repris un avion dans l’autre sens, seule cette fois. Elle avait retrouvé ses parents mi-boudeurs, mi-soulagés qui l’attendaient sur le tarmac, un peu penaude mais encore grisée par la folie qu’elle avait commise, clopinant sur ses béquilles.
En surface tout redevint lisse : elle était rentrée, avait terminé ses études, décroché son concours, était entrée au cabinet. Elle avait mené brillamment sa carrière, ses dossiers, acheté comptant son appartement. Elle s’était mariée, avait eu des enfants. Personne ne mentionna jamais plus l’incident ; son mari feignit toujours ne pas remarquer la phalange rebelle, ses enfants n’apprendraient jamais la courte idylle que leur mère s’était octroyée l’été de ses vingt-trois ans.
Au fond d’elle pourtant, les eaux n’avaient jamais cessé de rugir. Elle était parvenue sans trop de mal à assourdir leur grondement une grande partie de sa vie, le noyant sous les heures de travail d’un emploi du temps archi-plein et mille préoccupations pragmatiques, mais aujourd’hui, à bientôt soixante ans, Amelia sait qu’elle a échoué. Cette cavale tropicale n’avait été qu’une parenthèse qui avait allumé dans sa vie une lueur nouvelle, un champ des possibles demeuré entrouvert. Mais elle n’en avait rien fait. Cet orteil cabossé dont elle avait secrètement été si fière, c’était du gâchis. Elle le voyait désormais, maintenant que le mari et les enfants étaient partis, que ses piles de dossiers s’amincissaient au fil des ans, qu’elle avait le temps de s’ennuyer et de regarder par dessus son épaule le panorama de sa vie. L’orteil se tenait là, inerte, pointant une direction qu’elle n’avait jamais osé prendre, panneau signalétique d’une route précipitement empruntée avant de rebrousser chemin.
Amelia allume machinalement l’écran de son téléphone, lance le navigateur sur la page des nouvelles du jour. Une fenêtre publicitaire lui saute à la figure ; c’est une agence de voyage qui vante ses tours all inclusive sur fond mer turquoise, plage de sable blanc et l’éternel slogan : « Prenez le large ! » Elle s’empresse de cliquer sur la petite croix en haut à droite, dans un soupir d’exaspération. Son orteil a frémi imperceptiblement.