VILLELOUP, Lieu-dit.
La ferme en pierre, elle n’a jamais cessé de se construire.
On y est dans la poussière tous les jours, même si ma mère passe l’aspirateur. Les espaces sont grands, du haut de mes trois pommes.
J’écris sur les murs, j’ai le droit parce qu’ils n’ont pas encore été recouverts.
La chambre de mon père est dans la cuisine.
On nous élève à toutes sortes d’étrangetés déguisées en banalités.
Comme la table en verre et en rotin, choisie ronde parce que c’est plus conviviale. Alors que personne n’a jamais été invité. C’est un exemple simple.
Depuis le hangar d’en face, on a vu nos parents soulever les pierres de cette maison-rêve qui ne s’est pas réalisée.
Dans le mobile-home, sous le hangar, je chante et j’enfile les baskets de ma sœur. Mon père dort et regarde la télé sur le canapé, j’y vois l’effondrement des Tours Jumelles avec des fraises tagadas pour goûter. Ma mère va travailler en voiture, c’est loin. Ma sœur aussi, grâce à sa voiture sans permis, elle va ramasser les patates, comme l’été dernier.
La première fois que je viens sur le chantier, une échelle tombe sur mon crâne, je saigne. Alors on ne reste pas longtemps, on remonte en voiture, ma sœur me tend une bouteille d’eau en me demandant à répétition si ça va. Je ne ne m’en rappelle pas, mais c’est la trace de l’échelle qui est restée en haut de mon front qui me fait dire que c’est vrai.
Mes souvenirs sont marrons, étendus et sourds. Les matières, elles, sont intactes comme le béton.
On a quitté cette maison-rêve qui ne s’est pas réalisée, et j’ai souvent continué de la voir en cauchemar. Toujours, il s’y passe la même chose.
Je découvre dans les pierres une lumière rouge clignotante, une bombe planquée dont le décompte s’accélère. Sans réfléchir j’enfourche mon vélo et m’en vais en pleine nuit à travers les champs. Une fois que je suis suffisamment loin, je me retourne et vois la maison-rêve exploser. Gros bruit des flammes et des pierres.
J’imagine la peur de mes parents qui sont restés, et je vois les ruines en noir et blanc.