L’ultima cena

Quelle que soit ma destination,
j’abreuve les sceptiques et
je nourris mes sœurs,
tou.te.s invité.e.s
à se délecter de mets aigres-doux
autour d’une table sans langue de bois.

D’abord, j’installe les convives :
une serviette
aux genoux frileux
un verre
aux lèvres embrasées.
Si la destination est absolue,
le temps du voyage est compté ;
je dois quitter la tablée,
enveloppée d’un tablier.

Dans la cuisine
aux parfums alléchants,
je découpe méticuleusement
les doigts qui insistent,
les langues qui flattent,
les yeux qui reluquent.
Ils se répandent
sur la planche en bois,
en fragments irrespectueux
qui ont souillé ma peau.

Dans une grande casserole
aux intestins bouillants,
je déverse soigneusement
ces morceaux méprisables.
Je les fais revenir à feu doux,
je tempère leurs arômes,
saveurs « je t’ai dit non ».

Derrière les fourneaux,
je prépare le glaçage :
les demi-portions à point,
j’utilise des mots crus
pour leur rafraîchir la mémoire.
Je les asperge
d’aigreur
du désir unilatéral,
d’amertume
du plaisir à sens unique,
du sel des larmes impuissantes
qui coulent dans le métro bondé.

Dans la salle à manger,
mes convives s’impatientent.
J’arrive en fredonnant :
« Qui veut une part
de soupe à la grimace ?
Qui, d’entre vous,
aura les yeux plus gros
que le bas-ventre ? »

L’ingrédient secret dévoilé,
ma recette du consentement
n’est pas au goût du jour.
Sans doute ses notes épicées,
son croquant sous la dent…
Pourtant, mes amies se régalent.
Ma voisine aux joues creuses
a même repris des couleurs.
Elle me glisse
entre deux bouchées :
« Qu’est-ce que c’est bon
d’avoir la panse pleine ! »

La digestion s’impose,

l’esprit s’évade.
Malgré le brouhaha,
je planifie déjà
le prochain repas,

le prochain voyage.

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