Elle

Chut, taisez-vous ! Ne faites plus de bruit. Éteignez tout, débranchez. 

Ouvrez la porte maintenant. Le soleil s’est levé dehors, et vous n’y étiez pas.

Où étiez-vous quand les premières lueurs de l’aube ont taché le ciel de rose et de jaune ?

Que regardiez-vous ? Qui écoutiez-vous ? 

Ouvrez la porte. Vous croyez qu’il fait nuit mais c’est dans vos maisons trop bien fermées que le jour n’entre pas.

Ouvrez les fenêtres, ouvrez tout. Laissez entrer la lumière. 

Si vous demeuriez dans le noir, c’est parce que vous vous êtes trop bien calfeutrées.

Que craigniez-vous ?

Laissez entrer la vie. 

Elle brûlera d’abord le fond de vos rétines habituées au noir et vous vous cacherez les yeux de vos mains. Elle brûlera ensuite votre peau ternie. Puis, peu à peu, une chaleur nouvelle glissera dans vos veines : c’est elle ! — et vous ne vous expliquerez pas comment vous avez pu, pendant si longtemps, avoir si froid.

Ouvrez vos mains et regardez-les frémir. Elles remercient en silence ; vous ne le saviez même pas.

Sentez le soulèvement et l’abaissement de votre poitrine, à chaque respiration, elle enfle et se vide, et vous pendant ce temps vous n’y pensiez même pas.

C’est elle pourtant qui vous respire. Elle a pris corps en vous, un jour, bien avant votre naissance ; vous ne vous en souvenez pas. Quand a-t-elle pulsé en vous pour la première fois ? Nul ne saurait le dire. Au premier battement a succédé un deuxième, puis un troisième, et votre cœur ne s’est jamais arrêté de battre depuis. Pas un instant. Elle s’est glissée en vous et ne vous quittera qu’en emportant votre dernier souffle. Et si vous croyez être déjà mortes, c’est qu’il y a sur vos cœurs un verrou qui en empêche l’ouverture, qui vous permet de croire qu’elle ne vous concerne pas. Elle, pourtant, ne vous oublie pas ; elle n’a jamais manqué un de vos rendez-vous. 

Calme ou emporté, son rythme est guidé par vos pas, par tout ce qui vous émeut et tout ce qui vous glace ; elle vous bat aux tempes, elle chavire votre cœur, elle empourpre vos joues ou pâlit votre teint ; elle vous remonte au bord des lèvres, elle vous perfore, elle vous submerge ; enfin elle est toujours là. 

La vie ne vous attend pas. C’est vous qui attendez qu’elle commence, qu’elle vibre enfin, qu’elle se débride et vous emporte où bon lui semblera. Mais les rênes sont entre vos mains et la vie a toujours été là. Avant même votre premier souffle vos cœurs battaient déjà. 

Vivez, alors ! C’est un cadeau. Elle ne demandera jamais rien en retour ; c’est gratuit. Elle vous anime, elle vous palpite, elle vous jouit.

Vivez, alors ! Ouvrez ce cœur et regardez dehors ; il n’y a rien à perdre. Le soleil se lèvera demain encore, il n’attend pas de vous plaire.

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