Quatre-ving-quinze femmes, sur les cents réunies à cette table, ne mangent pas sans culpabilité. Peut-être même toutes.

Un quart d’entre elles se dit que c’est trop  — gras, sucré, lourd, riche, coloré, gourmet, gourmand, cher, chic,  jouissif —.

Dès la première bouchée, un autre quart songe immédiatement à la manière de l’éliminer. Rapidement.

Le troisième quart se demande s’il a le droit.

Quant aux femmes du dernier quart, elles sont déjà persuadées que non. 

Qu’elles n’ont pas le droit de manger à leur faim. À leurs faims.

Comme le poison de la pomme, le poison des pensées de toutes ces femmes envahissent leur corps repentant, alors toutes chercheront la tanière du mal. Parce qu’il est là, forcément.

La moitié d’entre elles ont vu ses racines naître et se déployer dès l’enfance. Au moment où les colliers de bonbons doivent habiller les cous des fillettes. Dans la cour de récréation, ces quatre là — d’à peine dix ans —, soulèvent leur tee-shirt et comparent leur ventre comme on jugerait une bête au salon de l’agriculture. À la mesure. Cet été, je veux perdre trois kilos. Elles en font à peine trente, mais ces trois kilos en moins leur permettrait d’être plus. Plus qui, plus quoi, elles ne savent pas bien, mais c’est certain. D’ailleurs, Maman le dit sans un bruit, chaque soir, en lisant les étiquettes des produits achetés au supermarché. Elle vérifie le nombre de calories aux cent grammes, le taux de glucide, le nutri-score. Des « A » qu’elle cherche à mélanger à des « 0 », comme une recette magique savoureuse comme le paradis et légère comme un nuage. La maman voudrait voir les choses changer, offrir à son corps de l’air, un peu de liberté. Inviter à son quotidien des grammes et des C — même des D —, sans culpabiliser. Mais tout est inscrit depuis si longtemps, chez elle, chez sa mère, sa grand-mère et ces centaines de femmes qui l’ont précédée, plus de mille ans où tout ce qui nourrit n’est que lutte et frustration.

Des siècles de guerres silencieuses et de guerres ouvertes. 

Ces minuscules à peine deux pour cent de femmes qui débordent des plus violents des maux, cette privation de nourritures jusqu’à la mort — le vrai sujet réside ici, nous parlons bien de nourritures — , cette privation du corps vivant, de celui qui réclame et que l’on entend, ce renoncement ultime au droit de vivre.

La culpabilité pèse plus lourd dans la balance que n’importe quelle assiette. La vilaine pèse, aliène, détruit la joie. Elle prive. La culpabilité doit lâcher le corps des femmes, c’est le premier combat à mener, le premier état à réhabiliter.

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