Ainsi mon arrivée dans le monde.
Je dois te raconter le bébé gros et gonflé, les regards détournés, la gêne qui contamine, les disputes en rêve au-dessus du berceau.
Je dois te raconter les graviers de la cour, les cris des balcons, les luttes de bac à sable où je perdais toujours.
Je dois te raconter les mains chaudes de ma grand-mère, l’odeur sucrée de l’appartement, la laine qui gratte. La mousse au chocolat dans le ramequin en verre.
Je dois te raconter le corps changeant, l’arrivée du beau-père, le frère puis la petite sœur.
Ainsi la vie verre bouteille, les mots tessons dans la cuisine avant le départ à l’internat.
Je dois te raconter la rencontre avec ton père, les couleurs de l’Espagne, la tendresse qui prend du temps.
Je dois te raconter le ventre plein, la vie pleine de bras potelés, les plus belles années je crois.
Parfois les murmures qui hurlent dans la tête le soir, la marche rapide autour de la maison, trois, quatre tours de suite pour calmer le dedans.
Je dois te raconter le travail qui sauve certains jours, qui plombe les autres.
Je dois te raconter la colère montante, une vague qui écrase le plexus, les efforts pour rien.
Je dois te raconter la joie des samedis soirs, les croque-monsieur et vos bavardages.
Je dois te raconter le départ des enfants.
Ainsi les chambres vides quand je mets en cartons toutes les affaires.
Je dois te raconter les promenades à vélo, les villes étrangères tous les deux, le jardin potager.
Souvent le mouvement incessant car nécessaire, la course, la nage, la marche rapide, même dans le sommeil la valse permanente.
Tu sais la maladie qui surgit.
Je dois te raconter vos messages, vos voix réunies à nouveau, la douceur d’un printemps sauvage.
Je dois te raconter la faute dans mon corps, la culpabilité qui hante, vous avoir transmis ça.
Je ne peux pas te raconter quand j’avais douze ans, je ne l’ai jamais dit à personne, j’ai oublié.
Ainsi le mal qui prend le ventre, les jambes, la gorge et la parole.
Je dois te raconter que j’étais là, même muette et inerte, quand un goéland s’est posé sur le rebord de la fenêtre.
Je dois te raconter que j’étais là, quand tu as murmuré à mon oreille, le dernier jour.

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