J’ai entendu dire qu’au Danemark, ou bien en Finlande ou en Suède, loin au nord en tout cas, j’ai entendu dire que dans certaines légendes, des femmes peuvent se transformer en phoque. A la nuit tombée, elles plongent contre les reflets étoilés sur l’onde, dans l’eau glacée, pour rejoindre leurs sœurs, comme si elles ne les avaient jamais quittées, et qu’elles retrouvaient enfin les membres de leurs vraies familles, une famille organique. Atavique. Elles reprennent leur forme humaine au petit matin, quand le ciel se remplit d’air, d’une brise à la lumière bleue et claire. Leurs nageoires s’allongent pour devenir des doigts, des cheveux renaissent sur les crânes lisses et gris et les museaux reprennent leurs formes antérieures, des morceaux de nez, des fragments de lèvres. Elles sont des voisines, des épouses, des mères, des amies. Elles émergent, nues, des fjords. Il arrive que certaines d’entre elles ne revienne jamais. On les appelle les selkies.

Je me suis souvent demandé si ma mère avait entendu cet appel du large au cours de sa vie. Si elle  avait été tentée de partir, elle aussi, de tout quitter comme si elle n’avait plus été une mère, une épouse, croulant sous les responsabilités , les démarches quotidiennes, mais un esprit libre, animal. Je la revois assise dans le salon. Elle semble perdue. A quoi pense-t-elle ? Les volutes de la fumée de sa cigarette ondulent dans l’air comme si des esprits dansaient dans la pièce. Sa joue crispée, ses lèvres fléchissent un peu. Dans ces moments-là, je savais qu’elle était présente physiquement mais que son esprit était ailleurs. Elle devenait une présence absente.

Un jour, elle m’a raconté ses expériences de décorporation. « C’est dingue, elle s’est exclamée, cette nuit j’ai quitté mon corps. Je regardais le plafond, il n’y avait pas un bruit. J’entendais un peu du bourdonnement de la ville derrière la baie vitrée, mais les sons me parvenaient, ouatés, comme ayant traversé des couches de nuages. J’ai regardé le plafond et j’ai quitté mon corps comme si je n’y avais jamais été emprisonnée, comme une paire de chaussettes qu’on retire le soir avant d’aller se coucher. Je me suis vue d’en haut, mon petit corps sur le lit, ratatiné sous une couverture. Ça m’a fait un choc de me voir moi-même. Je paraissais si petite, si minuscule. » « Mais ça t’arrive souvent ? » j’ai demandé. Je me sentais happée par l’immensité de cette information, comme si je découvrais tout un champ, tenu secret, de l’existence de ma mère, une zone à laquelle je n’avais jamais eu accès et qui s’éclairait maintenant d’un relief nouveau , sous l’éclat d’une lampe fluo. « Oui », elle a repris, évasivement. « Depuis l’enfance », disant cela comme si c’était normal, comme s’il n’existait rien de plus courant. « Mais », j’ai ajouté, « tu es déjà sortie de l’appartement ? Tu as déjà essayé de voir si tu pouvais aller au dehors ? »

Ma mère a paru surprise, j’ai eu l’impression que cette question la secouait, l’inquiétait, l’attirait. Si cela était possible…Que devenaient les limites du monde tel que, elle et moi, nous le connaissions ?

Quand elle est morte, j’ai commencé à l’imaginer en train de flotter au dessus des toits de la ville, comme si elle n’avait jamais quitté le monde des vivants, et qu’elle avait emporté son corps avec elle. 

J’avais sept ans à nouveau, mes cheveux, emmêlés, descendaient jusqu’au bas des reins et je n’avais pas encore besoin de porter un haut de maillot de bain. J’avais un corps comme un trait, sans forme, j’étais libre dans ce corps. Mes pieds solides me portaient de la maison au lac, je plongeais dans les eaux froides, noires et bleues. Sous le ponton, je regardais les reflets de la lumière sur l’eau. J’étais cachée dans l’ombre, de là je pouvais entendre les vacanciers sur la plage, les sirènes des bateaux, le fracas des plongeons. En sautant, pieds joints, bronzés, les enfants déclenchaient une onde de choc qui me déplaçait dans une vague. Mouvement, courant. Je vacillais. Je n’avais pas pied. Je n’avais pas de corps. Je faisais corps avec la matière de l’eau. J’étais un poisson. Des écailles recouvraient mes jambes. Je me cachais sous le ponton parce que je fuyais un grave danger. J’étais dans la peau d’une sirène. Je regardais les humains là bas, marcher sur l’herbe, et je sentais les fonds souterrains m’attirer, je voulais laisser ma tête se recouvrir d’eau, je voulais la sensation enveloppante sur mes joues, mon crâne. Plonger tout au fond, pour y retrouver une cité d’or. Une ville engloutie. 

Je suis sortie de l’eau, je me suis assise sur ma serviette en coton. Mon cœur battait. Des gouttes glissaient encore dans mon dos.

Ce jour-là, cet instant précis, est toujours resté captif dans ma mémoire. J’ai grandi. J’ai vieilli. J’ai fait des études, j’ai rempli mes impôts. J’ai nettoyé ma salle de bain en écoutant des podcasts. Chaque jour qui passait m’éloignait un peu plus de l’enfant que j’avais été. Quand j’y pensais, je ne disais pas « Je », je disais, « Elle », mesurant par là les années englouties entre nous deux. Elle n’était pas moi. Je n’étais plus elle.

Et puis, un jour, j’ai rêvé dans mon corps de sept ans. Dans l’après-midi, j’ai voulu lui tenir la main. La rame du métro tanguait. Les lumières électriques fatiguaient ma vue. On a marché comme ça. Elle m’a tenu la main. Je l’ai trouvée solide. Ancrée. Je pensais que j’allais la protéger, mais c’est elle qui m’a consolée.