La peau est une membrane résistante, protectrice et élastique composée de plusieurs couches de tissu. C’est l’organe le plus étendu du corps humain, et, par conséquent, ce qui se donne à voir en premier chez autrui.
Des fragments suintent à travers la peau, nos colères, nos peurs, notre origine, notre âge, notre classe sociale. Mais peut – on la croire avec certitude ? La peau ment. Il arrive que le lointain se lise à tort sur le visage d’un voisin, et que certaines vieilles âmes ne soient pas plissées.
Et puis à l’intérieur de nous, ne pourrait-il pas y avoir tout autre chose ? Des cauchemars m’ont jadis convaincue de l’existence de créatures qui revêtaient nos enveloppes en manteau, enfilant nos doigts et tirant sur nos mollets. Il faudrait nous disséquer chacun pour prouver que notre estomac est à la bonne
place, et que nous sommes seuls en-dedans.
A l’âge de huit ans, j’ai rencontré un enfant sans peau, il s’appelait Loïc. A l’endroit où aurait dû s’étendre une surface lisse, il y avait des bulles, des érosions, des crevasses : Loïc était écorché avant même d’avoir vécu. On nous a dit de ne pas nous inquiéter, ce n’était pas contagieux. Loïc était né sans épiderme, poreux au monde et au vivant.
En revanche, ses émotions étaient indéchiffrables. Le rouge n’est pas une couleur à nuances. Par curiosité, je lui ai pris la main. C’était doux comme de la soie. Il n’a pas cillé, mais a souri dans un léger craquement.
Catégorie / Agnès Zenino
Perdue dans ce monde
Je suis entrée dans un café. Je me suis assise face à la porte. Il y a des jours fragiles. D’autres mous. Aujourd’hui est un jour qui rebondit sur les autres.
Un homme téléphone. Tout en parlant, il pianote sur son clavier d’ordinateur. Il jette de temps à autre des coups d’œil aux alentours en riant très fort. Il badigeonne sa présence sur les tables. Il veut être entendu comme occupé. Il veut qu’on voie qu’il existe. Mais il n’existe que parce qu’on le voit.
Je n’arrive pas à me concentrer sur moi-même. Les mots de cet homme s’infiltrent partout. Je me rétracte et forme une boule. Il fait trop de bruit pour que mon silence trouve sa place. Je lis, j’oublie aussitôt avoir lu.
J’envisage la possibilité de traverser la pièce. De le saluer, poliment. De lui ôter ce téléphone des mains. D’observer le téléphone flotter dans sa tasse de thé. De prendre ensuite son ordinateur. De se placer face au mur. De faire effectuer à l’objet un mouvement latéral d’avant en arrière puis d’arrière en avant. De sourire à l’homme. D’aller me rasseoir. De commencer ma lecture.
Tout cela ne se fait pas. Tout cela ne sera donc pas fait.
Je cherche sur Internet « comment dire à quelqu’un d’exister moins fort ». Un message s’affiche. Une connaissance qui m’écrit pour me dire à quel point il est heureux d’être seul. Il a publié plein de photos de sa solitude sur les réseaux sociaux. La forêt où il se promène seul. Le bureau où il écrit seul. Un chien qu’il caresse seul. La nature qu’il admire seul. Une solitude dans un petit carré standardisé qui dit BONJOUR A TOUS JE SUIS SEUL. 258 personnes ont aimé sa solitude en noir et blanc. 48 ont commenté.
L’homme du café parle toujours. Le cours de pilates. Le rendez-vous avec son N+1.
Le team building. Des termes sans consistance dessinent un eschato-langage que je suis forcée de subir.
Mon portable sonne à nouveau. Un numéro inconnu me demande si je suis chez moi. J’y suis en ce moment même. Je ne réponds pas.
Je quitte le café.
Été. Nous marchons le long du quai. Tu parles sans t’arrêter, je regarde les bateaux et leur coque polie par le sel. Parfois, c’est toi que je regarde. Tes cheveux sont sales et un bouton déforme ta lèvre supérieure. Tu es quelconque. Je m’en veux immédiatement de le penser. Nous marchons de deux pas différents. Je n’aime pas le mouvement. J’adapte mon pas au pli de ta voix. Quelque chose se fissure en-
dedans. Je fais comme si je n’avais rien entendu.
Automne. Nous rejoignons les autres à une terrasse de bar. Nous sourions dans nos verres, nos peaux cousues sous la table. Ils n’entrent pas dans notre royaume. Les liquides n’ont pas de contour. Nous n’avons pas de contour. Nous sommes vivantes et infinies. Nous sommes ce qui existe. Les chairs bues, les bleus effacés. Chaque surface à toi est moi. Chaque surface à moi est toi.
Hiver. Nous dormons côte à côte. Le matelas est glacé. Je sais mais je ne veux pas que tu le dises. Je mets des mots dans les espaces. Je les empile les uns sur les autres jusqu’à ce qu’ils se brisent. Je mets des mots sous un microscope pour pouvoir mieux les voir et mieux les prononcer. Ton café a le goût des décisions raisonnables. Mon corps a des cavités en forme de toi. Il ne peut rien contenir d’autre. Je vomis jusqu’à ce que mon reflet apparaisse à nouveau.
Printemps. Tu n’es plus là mais tu es partout. Je vis avec l’idée de toi. Ce n’est pas toi, mais je l’ai façonnée pour qu’elle le soit. Je lui ai donné ton nom et ton rire. C’est suffisant pour ne plus jamais être seule. Je n’avais jamais aimé comme ça. Je n’aimerai plus jamais comme ça. Les travaux ont repris dans la rue d’à côté. De nouveaux voisins s’installent. Il fera encore très chaud cet été.
Je suis apparue comme un oubli. J’ai rampé, marché, couru. J’ai attaché mes yeux aux derniers étages des immeubles. J’ai écrit partout, sur les murs, sur vos mains, sous les tables, dans ma tête. J’ai sauté du haut d’un précipice glacé, sans espoir de retour. J’ai attrapé les cordes tendues, les rideaux et leurs reflets. J’ai étanché ma fureur à la fontaine moussue, entre les ronces et les tonneaux en plastique. J’ai compté jusqu’à dix et au pied du poteau téléphonique, j’ai creusé un trou pour cacher le sang. J’ai entendu le cri d’une bête blessée dans les échos de l’orage, j’ai absorbé les déchirures de l’air. J’ai voulu une peau hâlée, des mains graciles, des chevilles fines, une poitrine plate, j’ai voulu des dents moins écartées, des ongles moins courts, des fesses moins rebondies, j’ai voulu un regard clair et sûr. J’ai fouillé les buissons jusqu’à en extraire le bleu. J’ai suivi de mes doigts le ruissellement jusqu’au bout du sentier, quand nos corps ne sont plus que des rêves.