Donc c’est non. Je n’aurai pas d’enfants, je n’irai pas au bois, je ne passerai pas samedi à prendre soin à faire le ménage. Je ne rentrerai pas à la maison, ne ferai pas le tour noirci des cases que l’on vend comme château ni ne sortirai la tarte du four. Ça ne prend pas cinq minutes. Ça prend une énergie que j’ai trop peu d’heures de sommeil pour combler. Ça prend une vie entière de se défaire de ces deux crocs plantés à la jugulaire là où ça bat. On n’est pas obligé.e.s. C’est joli, de loin, ça a l’air solide, les grains mouillés mais de près, ça gratte. C’est rêche comme une croûte qui ne veut pas tomber. L’océan balaie le mur de nos tours n’importe quand. On peut marcher sur le sable. On peut s’y délier, le fondre et voir au travers. On peut liquider la peur. On peut apprendre à nager.

J’entre dans la mer.
Je sillonne des kilomètres de lianes molles qui dessinent des rhizomes et scrute les dépôts gris turquoise que mon air pénètre avec une fulgurance incroyable, je n’aurais pas cru. J’ouvre grand. Je pénètre l’eau, je fais des bulles. Je sors de ma bulle, tu as vu. Je vais voir ailleurs si j’y suis. La mince pellicule saute et je ne suis plus qu’un fœtus aux pieds palmés mouvants. Je mute par le mouvement. J’accède à une autre qualité. N’étant plus rien, je suis un peu le sel le soleil son reflet le ciel les alluvions qui s’additionnent pour former le mot monde dans ce qui reste et se dissout.
Ainsi nous disons l’espace en excédant les frontières. Ainsi, nous sommes immensément.

quand elle s’endort Alejandra tombe directement dans un fossé noir lisse noir glisse contre les parois dont la température est parfaite. elle est une pâte de dentifrice dans un tube noir et elle aime ça. elle descend elle se dissout Alejandra en même temps que les médicaments dans l’estomac de Flora se trouve assise en un battement de cils à une table de fête. il fait très jour. sur le plateau recouvert d’une nappe sucré salé du thé du vin du monde et l’on bavarde gaiement. Flora rayonne.
– Excusez-moi, pouvez-vous me passer le sel ? la voix vient de derrière mais lorsqu’elle se retourne, Flora ne voit personne. devant le monde et derrière des tables nues. Au loin une ombre passe. Flora se penche et fronce les sourcils pour y voir plus clair mais c’est toujours la même brume qui entoure la même ombre
qui passe et repasse dans un sens puis dans l’autre. Flora s’en désintéresse. elle se retourne face à la table et le monde a disparu. l’ombre n’est plus qu’une épingle dans son dos. elle avance la main pour prendre le sel malgré tout – pourquoi ? pour qui ? – et s’aperçoit que sa main n’est plus la sienne. elle est trop blanche et les veines sont trop bleu outremer. il faut dire que le soleil tape particulièrement fort sur cette plage et Flora s’évente frénétiquement avec un éventail trouvé dans le sable.
– Vous avez raison. L’eau est trop salée, dit la petite femme potelée aux cheveux courts à ses côtés. quel âge a-t-elle ? elle pourrait avoir tous les âges.
– Voyez-vous, je suis peintre. C’est encore de loin que je préfère la mer. Flora ne répond rien. sa bouche est un gros chou collant duquel sort une crème épaisse inaudible. Flora n’a aucun mot. c’est embêtant, se dit-elle. elle ne voulait pas vraiment répondre à sa voisine mais soudain, ça l’angoisse ne pas pouvoir le faire et une voix dans sa tête, plusieurs, répètent, tu es un gros chou tu es un gros chou.
– Ne parlez pas si fort, s’il vous plaît, vous n’êtes pas seule ici. le dédain de la petite bonne femme est pire que le soleil.
– Allez donc vous baigner : vous êtes en train de fondre ! Flora se lève comme une automate. elle obéit. que faire d’autre ? je suis un gros chou en boucle dans sa tête et les membres collants sur le sable, tout se mélange l’eau le sel la pâte la peau l’eau est fraîche après tant d’heures sous un soleil de mort. il semble à Flora que la journée fut bonne et douce malgré tout. elle est une bonne pâte sucrée au fond. elle a une bonne consistance liquide. elle dérive à présent, Flora, au large elle est seule et ce n’est pas si mal après tous ces bavardages, après toute cette chaleur. la peintre était drôle. elle ressemblait à un jouet pour enfant. elle ressemblait à un petit garçon sadique. elle laisse l’épingle diffuser son arôme comme un sachet de thé dans l’eau, Flora, tandis qu’elle ferme les yeux. Alejandra les rouvre. il fait encore noir elle n’a dormi que trois heures. elle allume une cigarette.

Celle qui vient écrit avec son corps. De tous ses membres exulte,
lape, bourdonne. Elle grimpe à ton oreille et t’enjoint de l’écouter.
Ferme les yeux. Laisse aller ta douceur car

L’ennui qui étrangle trop de cous trop de gorges doit cesser. C’est
l’heure du vertige féral vert menthe un rien acidulé. Goûte-le avec moi,

Âme sage qui s’ignore encore, savoure les grains des grenades
mûres épaisses d’un rouge de sang séché. Elles ont vécu les vies
fertiles de nos horizons bouillonnants. Les vois-tu ? La veux-tu,

Cette vague clarté qui déverse enfin ses secrets dans ta bouche bleue
d’émois ? Elle est là, sous tes mains. Elle chatouille ton pelage et
claironne. C’est au creux des fêlures que s’arrime son élan.