La pierre de Rome est ocre et abîmée. Rome est une grande ville et ses boyaux se tordent. Rome se souvient de tout et conserve ses récits dans la pierre du bâti : la nonna qui sert son sac contre ses seins tombants, le cri du chien errant de la via Trastevere, les enfants qui chantent dans les rues, l’odeur de friture, Romulus, sa louve et les femmes qui s’embrassent. Toutes les joies et les peines sont gravées dans la pierre de Rome. C’est le vertige des grandes villes.

Les ruines de Rome sont rouges au coucher du soleil. Elles s’étendent de tout leur long sur le bitume, ridées par la chaleur et le temps. Les ruines rougeoyantes de Rome me font pleurer, elles se souviennent de tout. Le soleil brûlant et la rétine du midi : pourquoi faut-il se souvenir de tout? Ces instants de bonheurs familiers, au creux des soirs d’incendie, je les pleure comme on pleure les morts. 

Les femmes de Rome s’embrassent et puis elles s’arrêtent, montent dans un train et la suite on ne la connaît pas. Elles quittent la ville. La terre et la mousse ne se souviennent que de l’humidité de la pluie. Ailleurs, il n’y a plus de pierres et plus de mémoire du tout. 

Mon chagrin fatigue la rue. Tout est gravé dans la roche de mes organes. Les histoires s’enlacent dans leurs cavités visqueuses – ton odeur la nuit – entre mes veines – ton rire –  mes intestins – le sel séché – mes artères et ton étreinte. Le jour va bientôt se lever.

How to become James Bond ?

Être James Bond c’est faire l’état des lieux, sauter du train en marche, rouler sur la terre, amortir la chute, se relever et continuer. 

D’abord, Live and Let die (1973)  : faire l’état des lieux

Il faut se souvenir avec précision et méthode. Se rappeler que la mémoire n’est pas toujours vraie, que c’est un récit comme un autre, toujours incomplet. Il n’y a pas toujours d’archives de la douleur. Il faut se dire que les objets qui contiennent la mémoire ne sont pas une preuve du récit : le canard de bain DJ jaune en plastique me donne envie de t’appeler. Les objets donnent une fausse sensation de réel aux souvenirs recomposés. Tu devais savoir ça, tu m’as offert tant de cadeaux. 

Une lettre d’amour condamne la mémoire au raccourci de la nostalgie. 

Et puis : Licence to kill (1989): prise d’action / sauter

James Bond fait toujours confiance à son instinct. Je dois me souvenir, sans transformer le récit. 

Une histoire est toujours dense quand elle vaut la peine d’être racontée. Il faut extirper ses archives personnelles du tissu du récit général. Je ne dois pas transformer la mémoire en ta vérité historique à toi – j’ai d’autres archives que je dois m’employer à déterrer, sortir de la terre avec mes ongles – et ton récit me paraît être aussi étranger que la campagne la nuit. 

C’est toujours une affaire de gestes. Ceux qu’on reproduit, ceux qui nous échappent, ceux qu’on imitent et ceux que l’on retient. Face à toi,  je dois ne pas bouger. Immobile, invisible comme si j’étais déjà morte. 

      Si je bouge : tu tires. 

Ça a toujours été comme ça et là dessus, je sais que ma mémoire ne me ment pas. J’ai toujours peur que tu tires. James Bond n’a jamais peur. Ni du noir, ni du silence, ni de toi. 

Mon cerveau fait un geste vers ton souvenir, le restaurant, tes lèvres, le cinéma. Parfois, c’est simplement une mémoire du corps et des couleurs. Un geste à toi et je me retrouve coincée dans un train lancé à pleine allure, qui file entre nos images déformées par la vitesse. Elles s’enchaînent les unes à la suite des autres, entre le sifflement du vent et le tremblement du train sous mes pieds.  Alors je dois sauter vite, avant qu’il ne soit trop tard,  même si ça veut dire perdre la vie à tout jamais

Parfois je reste longtemps figée, à regarder les images défiler en accéléré

ton jogging adidas    ton regard    la cime des arbres    tes seins    ta bouche    les champs de blé    tes dents    ton ventre    ta voix    les lacs    tes poils

 – J’aurais tellement aimé qu’on trouve une vérité partagée –  

C’est toujours tes mains que je vois, derrière la forêt les poteaux électriques la lune les cinémas – la vitre du train. 

On ne devient pas James Bond avant d’avoir sauté. 

Et Tomorrow never dies (1997), réguler sa respiration / se relever 

James Bond lutte contre les limites de son corps. C’est comme le crawl dans la piscine municipale, au début ça brûle dans les poumons. On s’étouffe avec le chlore, ça coule dans la tête par le nez. Je dois désinvestir mes pensées de toi – faire cet exercice encore et encore. Ça provoque un incendie dans les muqueuses cérébrales et finalement – ça va – la respiration se régule et on peut nager autant que l’on veut.

Pour finir,  No time to die (2021): continuer

Il part toujours du concret. Il est nécessaire de créer de nouveaux rituels partout autour de soi quand une certitude s’effondre. Je ne crois plus en toi.

Si je pars de ce postulat, alors je dois trouver une autre vérité. 
Si ne plus croire en rien c’est se laisser mourir alors je dois faire exploser Mcdonald’s, boire de l’eau filtrée et faire de la rando. 
Si je l’écris beaucoup, ça devient vrai. 
Si j’oublie comment écrire, j’écris mon prénom. 

To become James Bond I have to remember you precisely 
be wary of my memory
I have to jump off the train 

Diamonds are forever, so does that make us rocks ?