Un désastre

1973

Mort de Picasso Coup d’état au Chili Bongo réélu au Gabon Naissance de Christine Arron Le cercueil de Pétain est volé Décès de Fernand Reynaud

Je suis né. C’est le début. Un bébé qui crie, s’époumone. Il a faim. Elle vient, elle lui sourie et lui donne à manger. Tout va bien, il s’endort.
Je suis né sans douleur. Accouchement sans. Pour moi en tout cas. Pas de souvenir de la moindre angoisse, du moindre cri, de la plus petite goutte de sang. Naissance immaculée. Naissance vierge.
Pour elle, ma mère, ma maman je ne sais pas. Lui poser la question aurait été délicat. Peut être la force de l’habitude ? Après tout je n’étais pas le premier mais j’étais le dernier. Tous aimés, tous choyés, tous nourris. Un beau début. En fanfare !

1989

Démocratie au Chili Naissance de Teddy Riner George Bush président Fatwa pour Salman Rushdie Loi contre le dopage Inaugration de l’opéra Bastille Prost champion du monde Multipartisme à Madagascar Bicentenaire

Et moi et moi et moi…je trace ma route. Ecole, pension, premières cigarettes, masturbation. Je croise des filles. De loin. Pas toucher. Oui de très loin. Ça fait peur. Comme un continent inaccessible et dangereux. Sans doute ce qu’on ne connaît pas effraie. Les filles, leurs corps : seins, sexe, plaisir, jouir, faire jouir….Faire jouir ? On m’avait pas expliqué ça non….Penser à l’autre…non…

J’avais le droit moi. J’étais l’enfant de la maison. J’avais ma petite royauté. Rien ne devait me résister. J’étais moi d’abord. Sans le savoir je m’éloignais.

2020

Contamination attaque de Villejuif assassinat de Samuel Patty élections à Taïwan décès de Christophe brexit premier mariage homosexuel confinement

Elle m’a dit je t’aime. Moi aussi j’ai dit mais je savais pas. Elle c’est Marie. On s’aime on se caresse. On est bien ensemble ; on restera tous les deux pour la vie ; c’est sûr je me dis. Peu importe Marie ; c’est comme ça que je vois les choses. Marie est à moi ; c’est ma chose et elle ne le sait pas.

13 octobre 2023

Il ne s’est rien passé le 13 octobre 2023

Soir d’automne en Bourgogne. Rien ne se passe ; tout est calme. Les voitures sont garées là où elles doivent l’être. Rien ne dépasse. Le vent fait voltiger quelques feuilles mortes. Au loin des silhouettes s’affairent autour d’une moto. Petits trafics. Un moteur puissant troue le silence. Une cité qui s’endort doucement.

La cité elle est là face à moi. Une grande barre d’immeuble sur huit étages. Des antennes paraboliques ; lueurs des écrans de télévision. Des fenêtres ouvertes laissent passer des bribes de films, de disputes, d’amour. J’avance. Je pousse la porte et je rentre.

Un hall comme tous les halls de cité ; des graffitis, nique la police,  nique ta mère….dominique nique nique…..des sacs de chips qui traînent, un ou deux mégots de cigarette et un ascenseur en panne.

Je monte doucement mon escalier ; celui qui va me mener inexorablement vers mon appartement. J’y suis. Je suis face à ma porte. Je cherche mes clés et j’ouvre.

Pas un bruit. J’allume. Un canapé de couleur brique. Des coussins. Une table basse en bois clair sur laquelle on aperçoit des télécommandes. Deux fauteuils de type anglais de bois sombre, assises en cuir vert sombre. Une large baie vitrée ouvrant sur un balcon. Des rideaux. On distingue des arbres dans la nuit qui avance. Une plante verte en piteux état, manifestement en manque d’eau. Un lampadaire au support torsadé. Au mur quelques tableaux, des images aussi et une télévision. Eteinte. Un buffet deux portes. Sur le dessus de ce buffet, une boîte de cigares ouverte, un petit cadre photo dans lequel on voit un soldat en vareuse et casque sur la tête (peut-être un aïeul), une lampe art déco. Eteinte elle aussi. Une table de bois foncé et quatre chaises gris clair à dossier droit. Un meuble bas spécialement conçu pour recevoir du matériel électronique : décodeur, amplificateur, lecteur dvd, platine pour écouter des disques vinyles.

Dans un petit couloir deux portes s’ouvrent. A droite c’est la cuisine. Moderne, sans extravagance. Vitrocéramique, lave vaisselle, lave linge. Un évier en inox.  Un plan de travail de bois clair. Divers ustensiles de cuisine sont posés : trois fourchettes, deux couteaux, un rouleau de papier absorbant et un torchon roulé en boule. Des meubles bas, d’autres fixés au mur. Microonde, grille pain, frigidaire. Des murs blancs et une horloge au tic tac incessant. Il est 22h05. 13 octobre 2012.

La porte de gauche donne sur les toilettes. Là aussi les murs sont blancs. Papier toilette. Produit anti tartre. Une siège toilette classique avec une lunette de couleur bleu ciel. C’est la seule marque de couleur. Au sol est posé un journal plié en 4. Une grille de mots croisés à moitié remplie. Un crayon et une gomme sont posés sur le journal.

Le couloir fait un coude à gauche. Au bout de ce coude une porte ouvrant sur une chambre. Une fenêtre entrouverte qui donne sur la cour intérieure de l’immeuble. Un léger souffle d’air entre dans cette chambre. Un lit à deux places, 140 x 190. Près du lit, une table de chevet. Quelques livres (V 13 , impuretés de Philippe Djian, Paris Ronis) ainsi qu’un réveil matin aux chiffres rouges. Une commode blanche 3 tiroirs sur laquelle sont posés un jeu d’échecs en bakélite, quelques photos ainsi que des objets divers : un petit éléphant noir, une coupelle dans laquelle on trouve des piles, sans doute usagées, un bâton de pommade pour les lèvres. Un vase sans fleurs. Dans un petit cadre noir découpé en forme de nuage, la photo d’un enfant, une fille de 5 ou 6 ans,  elle rie et lève la main gauche. Elle semble déguisée comme pour un carnaval. Peut-être une fête d’école ou un mardi gras. Le lit est défait. Quelqu’un y a dormi. Peut-être une femme. Dans la commode, des vêtements de femme, des vêtements d’homme également : pantalons, chemisiers, culottes, robes, tee-shirts, chaussettes…. Il règne bizarrement un certain désordre dans cette commode.

Sur le mur à droite, face à la commode, un grand placard à deux battants. Une fois ouvert, le battant de gauche laisse voir un miroir fixé par quatre crochets en inox doré. On peut s’y regarder à loisir. Des manteaux, une veste, des cravates, chemises, tailleurs. Le tout de bonne facture.

Dans ce même couloir, à gauche en sortant de la chambre une dernière porte s’ouvre sur une salle de bains. Baignoire blanche, rideau de douche aux motifs hawaïens, meuble bas deux portes supportant une vasque blanche vraisemblablement en émail. Robinet mitigeur classique. Porte savon modèle courant. Un sèche-serviette vertical fixé au mur. Un  grand miroir sur toute la largeur. Là aussi les murs sont de couleur bleu ciel. Un meuble de salle de bains tout en hauteur. Un bac à linge sale à moitié vide. Des médicaments. Deux brosses à dents. Une boîte de préservatifs. Taille moyenne. Entamée.

Voilà. C’est là que j’habite.

De retour dans le salon. Elle est là. Elle me regarde et elle me sourie. C’est Marie. C’est elle que j’aime. Et elle m’aime aussi. Pas le choix. Un peu plus de trois ans maintenant. Tant d’années de bonheur nous attendent.

Une rencontre fortuite. Une soirée à laquelle je n’avais pas envie d’aller. Par paresse. Par lassitude. Mais j’y suis allé et j’y ai rencontré Marie. La femme de ma vie. Celle qui me comprend. Celle qui sait me parler. Celle qui à cet instant me regarde et me sourie.

Cheveux blonds cendrés autour d’un visage d’une douceur enfantine. Des yeux marron foncés. Le plus joli nez de la création. Une bouche……je l’aime tellement. Elle est tellement belle.

Mais Marie ne bouge pas. Pourquoi Marie ne bouge-t-elle pas ? Je suis debout. Bras le long du corps. Je suis fatigué. Epuisé. Je sens mon corps vibrer. Je sens mes mains trembler. Que se passe-t-il ? Je la regarde et je la vois.

Je vois Marie. Floue. Je pleure. Mes larmes coulent. Ma vue se brouille.

Je vois rouge. Je vois un point rouge sur le sein de Marie. Marie qui me regarde et me sourie. Un point rouge qui s’agrandit, qui s’étend, prend de l’ampleur, se répand. Glisse sur son corps, glisse goutte à goutte sur le corps de Marie. Ses yeux grands ouverts.

Je l’ai tuée.

Pourquoi elle m’a fait ça à moi ? Hein ? Pourquoi nom de Dieu ? Je lui suffisais pas c’est ça ? Hein ? La salope ! Toutes des salopes ! Elle pensent qu’à ça ! Merde ! Enculée ! Fallait pas me faire chier ! Pas moi hein ? Fallait pas me chercher ! Elle m’a dit….elle m’a dit qu’elle voulait partir, me quitter monsieur l’agent. Hein, me quitter !!!!Partir !!!!! Mais partir où ?, avec qui nom de dieu ? Avec moi ? Non, pas avec toi qu’elle a dit Monsieur l’agent. Pas avec toi !!!!!  avec lui j’vais partir, oui, avec lui, lui il m’aime, il prend soin de moi, me respecte ; lui il me frappe pas tu vois hein ? Tu comprends, c’est fini, je m’en vais !!!

Qu’est ce que je pouvais faire monsieur l’agent ? Qu’est ce que je pouvais faire ? Elle avait pas le droit de me faire ça…

….un peu peut-être, une fois ou deux, rien de grave, une dispute de temps en temps quoi et la main qui part, les coups qui pleuvent, la colère qui me prend, m’habite, m’ensorcèle ; je peux pas m’arrêter. Elle me crie arrête, arrête, arrête et je continue et je m’effondre et je pleure, je sanglote comme un petit enfant.

Oui monsieur l’agent vous avez raison mais…dites moi que je suis pas un assassin monsieur le juge ! Dites moi…c’est normal non ? Elle avait pas le droit. Voilà. Elle avait aucun droit. Une femme qui vous quitte hein monsieur le juge….Je l’aimais….je croyais que…..j’fais quoi maintenant Monsieur le juge ?

Ils ont frappé. J’ai ouvert la porte et ils sont rentrés. On les avait prévenus. Un bruit au 4ème gauche, comme une détonation ; vous feriez bien de venir. Il arrête pas de la frapper. On la voit le matin vous savez. Les cocards, les lunettes de soleil au mois de décembre, la démarche fragile et la tristesse, la peur sur son visage. Nous on dit rien vous savez, on se mêle pas de ce qui nous regarde pas vous comprenez mais là faut venir monsieur l’agent. Il y a trop de silence.