Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Apolline Limosino

  • ce truc te gratte
    vraiment fort et
    à plusieurs endroits

    ce truc tiraille ta peau
    et tu te tiens droite

    ce truc te lacère
    mais tu ne dis rien
    tu te forces
    à penser ailleurs

    ce truc fait des tours et des tours
    et parfois se pose
    les pieds en l’air
    – tranquille

    tandis que toi tu remues
    tu souffles tu t’agenouilles
    tu te retrouves pantoise
    là, au milieu de la pièce
    de cet appartement
    dans cette ville

    et puis tu réfléchis
    et en fait

    ce truc était déjà là
    dans ce restaurant
    au nouvel an 2010

    dans cette voiture
    de location l’été 2009

    et dans cette chambre
    d’hôpital au printemps 2012

    alors ce truc qui te lacère
    comme un sacerdoce
    fait peut-être partie
    de toi totalement

    alors tu te grattes jusqu’au sang
    c’est tant pis, c’est pas grave
    tu mettras ton pantalon à tremper

    dans la bassine que t’oublieras
    dans ce cellier, dans cette ville

    avec un peu de chance
    ce truc se noiera dedans

  • Je suis au bord, sur ce balcon
    dans ce rêve, au bord de tomber
    je ne fais que monter, monter,
    je ne cherche pas à descendre
    je ne descendrai pas

    là où tu repiques des poiriers, et du houx
    un jour j’observerai la pleine lune des fraises
    là où la terre devrait être parsemée de rouge
    c’est un champs de velours, de fruits pourris
    la chaleur fait tout tourner, et tes sentiments ?

    là où tu arrives, mon coeur palpite
    de grosses palpitations, écoeurantes
    je caresse ton chien, je veux te retenir
    je te parlerai, un jour je te parlerai
    depuis le lit que nous partagerons, et
    tu éteindras la lumière de notre chambre

    là où tu arraches et où tu récoltes
    mes perles de sueur gouttent, je tiens
    des fleurs de lavande fraîche
    dans ma paume repliée, je te regarde
    tu es aussi réel que le vent dans les arbres
    nos ondes, calmes et concentrées, se parlent

    Je suis au bord, mon coeur saute par-dessus
    la mer sent la rose, la rose les embruns
    tout se renversera, l’océan en surchauffe,
    el niño fonce sur nous, je suis au bord
    je tiens, je ne tiendrai plus longtemps, et toi ?

  • ta rue est un trait de côte.
    ta rue flotte sur une falaise, elle chante.
    ta rue est parallèle à la mienne, j’y travaille, la nuit.
    ta rue bégaie sur du sable mouvant.
    ta rue est longue, et gonflée de maisons.
    ta rue tremble sous le vent, et tes muscles dorment bien.

    je suis salement honnête, peut-être trop,
    je suis tatouée de tâche de rousseurs l’été,
    je suis un terrain inoccupé,
    je suis attachée à ce que vérité veut dire,
    je suis tout ce que j’écris.

  • Je range mon chant à l’aube,
    Et l’ombre de ma dépression.

    Je voulais ranger l’hiver mais
    Il s’accroche, là, dans le jaune
    Du pollen des branches de mimosa.

    Je range ta chambre, tes dessins roses,
    Et le souvenir immobile de mon baptême.

    Je serre fort la ceinture de mon jean
    Comme pour ranger l’envie de fabriquer
    Un nouvel enfant, de nouveaux tissus.

    Je range ma peur, cramoisie, de croiser
    Un homme sur les 2 millions d’habitants
    Que compte la ville, en même temps que

    Je range les couverts bouillants dans le tiroir,
    Avant de me ranger dans le lit, comme un objet.

    Et je te regarde bouger ta dent de lait, blanche, si blanche, comme les plumes des pies, comme les plumes d’oies, pensant aux pics et aux crêtes des montagnes sans neige

    Vertes et grises.

  • Et donc on est allé te chercher directement depuis le ventre de ta mère
    Et donc cela lui sera reproché, signant là l’origine de ta faiblesse

    Rêver d’être au carrefour de ton enfance, entre deux villes portuaires, chercher quelque
    chose qui t’échappe

    Et donc tes boucles blanches d’à peine douze mois défiaient le soleil et le sel des
    vagues
    Et donc ton père te projetait dans la mer et tu aimais ça autant que tu en avais peur,
    mais tu en redemandais encore
    Et donc tu pressentais qu’il serait bientôt parti, bientôt mort, prématurément, même
    si tu ne connaissais pas encore ce mot

    Rêver de monter dans un grenier qui, à mesure que tu y entrais, s’agrandissait et des
    machines à tisser apparaissaient, partout

    Et donc tu aimais faire rire ta grande soeur et manger vite et chanter fort
    Et donc tu regardais le paysage depuis la vitre arrière, sentant l’atmosphère changer,
    en regagnant la montagne

    Rêver de deux petites taupes dans des bassines remplies d’eau, il fallait les sauver

    Et donc tu t’es retrouvée à l’hôpital où tu as hurlé
    Assieds-toi, écoutes-moi
    Et donc les médecins t’ont puni, longtemps, longtemps, ils t’ont arraché le téléphone
    Et donc tu as été privée de visites tant que tu ne grossissais pas

    Rêver de t’allonger sur le pont d’un bateau, tu sens le poids du navire, il doit peser au
    moins une tonne

    Et donc tu as regardé la neige tomber sur le parking du CHU où tu mourrais à petit
    feu
    Et donc ta soeur t’envoyait des lettres avec du parfum à la figue
    Et donc le souvenir de la Corse te faisait pleurer

    Rêver d’être là-bas dans le maquis, devenir lièvre, échapper à tous, à tout

    Ne pars pas, écoute-moi
    Et donc ta mère te souriait les yeux plein de larmes dans cet hiver rugueux
    Et donc ton père toquait à la porte et tu ne voulais pas le voir mais il entra et te serra
    les pieds, souriant les yeux plein de larmes

    Rêver d’effacer ton prénom du tableau, et ce bocal qu’il fallait nettoyer, mais que tu
    oubliais, à chaque fois


    Reviens, écoute-moi
    Et donc tu as vaincu la mort même si elle a emporté la vie de ton père
    Et donc tu n’autorises plus personne à lire la paume de ta main ni à dire de tes pieds
    qu’ils ont la courbure d’une danseuse

    Rêver d’être une petite note de musique, dans une clé de fa, entrer par erreur chez les
    gens

    Et donc tu t’es fait avoir, parce que tu n’as pas vérifier avant de traverser, un vieil
    homme t’a grommée et tu as failli mourir une deuxième fois
    Et donc tu as sauté alors que le train était en marche, une dent s’est cassée

    Rêver d’avoir un baume que tu appliqueras sur la joue rougie de ta fille, de ton fils

    Et donc tu as fini par sentir le danger
    Et depuis
    Tu chantes intérieurement
    et tu es toujours la dernière à finir ton assiette
    mais tu avances, caressant ton ventre où un enfant vit déjà

  • tu entres dans le lac
    doucement, c’est gelé
    ce matin, malgré les nuages qui te déchirent le crâne 
    et ramène ta dépression comme un drap qu’on tire 
    pour recouvrir son corps nu au petit matin
    tu entres dans le lac

    ça t’a pris d’un coup au réveil 
    tu te dis que ça te fera du bien, te remettra les idées en place
    après toutes ces mauvaises nuits dans ce bus pourri
    la route est longue, les concerts s’enchaînent 
    tu veux que ça continue autant que ça s’arrête : 
    la foule en liesse, les cris aigus
    tes sauts périlleux au milieu d’eux
    chaque soir le même numéro, le karaoké géant à la fin
    quand tu interprètes la chanson la plus populaire 
    du pays où tu passes

    le public chante et toi tu sors de ton corps, tu ne sais plus qui tu es
    quand tu quittes la scène, dans les quelques secondes qui suivent
    tu es sûr de recommencer le lendemain
    mais au réveil, paupières encore closes, tu aimerais tout abattre
    tu te dis que c’est peut-être la même chose :
    l’angoisse et la joie
    deux fils d’une même trame

    et soudain, l’idée de te baigner a tout recouvert : 
    le bruit de ton groupe qui prépare le café
    leurs cheveux gras
    leur bâillement
    leur sweat taché
    tout ça te dégoute, tu t’en détournes
    puis tu entres dans le lac gelé
    tu crées des ronds, tu penses aux échos

    l’eau se fout de toi, de ton corps qui la réchauffe 
    à mesure que tes membres s’y glissent 
    et de ta peau de fumeur qui suinte l’alcool
    tu regardes la forêt qui t’entoure et qui t’éloigne
    tu arroses ton visage grimaçant, tes boucles blondes
    ton dos contre lequel bute un rayon de soleil

    au loin, une éolienne prise en tenaille 
    entre des câbles électriques
    tu imagines ce décor dans les yeux de celle qui te manque
    tu veux autant en finir que vivre toute ta vie avec elle
    tu ne sais pas comment lui dire, mais ça viendra
    l’eau froide apaise tes pensées, tu es sur le point d’entrer complètement dans l’eau
    et sans t’en rendre compte
    tu ressembles à la figurine de dauphin 
    qu’elle a peinte l’an dernier et qui
    de fait
    tremble un peu
    sur le mur de son atelier

  • murmure moi
    que notre histoire est possible


    une fois revenue à la maison, lieu sûr de ton absence
    je me gorge
    de pastèque
    en pensant à      toi

    mes dents strient le fruit rouge et croquent les pépins noirs
    le jus dévale mes mains, mes bras et trace un sillon
    jusqu’aux coudes
    je pense à      toi

    murmure moi
    que notre histoire est possible
    qu’elle n’est pas impossible


    cela faisait combien de temps que je ne t’avais pas vu ?
    tu apparais toujours au moment où nous allions disparaître
    Léonor et moi

    ton visage _____ton visage dans l’habitacle de ta voiture,
    tes cheveux bruns dans lesquels je rêve de plonger mes doigts,
    le toit panoramique ouvert et ton coude sur le rebord de la fenêtre
    bouillant

    en te reconnaissant
    mes pensées trébuchent sur le trottoir

    tes yeux _____tes yeux qui sondent l’espace
    le béton mou, les maisons bleues
    arbres au vent et fleurs assoiffées
    à quoi penses-tu ?

    murmure moi
    que notre histoire est possible
    qu’elle n’est pas impossible
    même si ce n’est pas dieu possible

    je pose ma main sur le dos de Léonor,
    et lui souris pour masquer mon embarras
    ta voiture nous dépasse mais tu t’arrêtes au feu
    et je me trouve dans ton rétroviseur,
    tu as posé ton regard sur le miroir

    et je ne sais pas quoi faire de
    mon reflet
    dans tes yeux

    murmure _____moi
    que notre histoire est possible
    qu’elle n’est pas impossible
    même si ce n’est pas dieu possible
    je hais les dogmes mais porte Marie à mon cou

    je sais où tu te gares, dans ce même petit parking
    en bas des escaliers je te vois, tu places ton enfant dans tes bras,
    fermes ta voiture que tu as mis en vente sur un site hier

    murmure      moi

    murmure      moi

    je pourrais te contacter, accès direct à toi par écrans interposés
    je pourrais être intéressée, vouloir venir la voir en vrai
    entrer      chez      toi

    ta maison que j’imagine grande, le jardin aussi
    le prétexte d’une voiture à acheter, dernière chose qui m’intéresse

    pour fouler ton portail
    sentir le poids de tes graviers
    frôler les pierres chaudes de ta maison
    respirer l’odeur du lierre
    fraîchement       arraché

    murmure      moi murmure      moi

    nous allons nous croiser dans quelques pas,
    je ralentis pour ne pas te rater
    mais je détourne le regard, je n’ose pas
    dès que je sais que c’est toi, je      m’estompe
    je m’ignore à moi même alors

    murmure moi murmure moi
    que notre histoire

    que notre histoire
    n’a pas encore commencé