C’est comme un prénom très doux, Mélancolie. Un prénom avec des fleurs dedans. Des fleurs de montagne aux corolles bleues, tombantes et raffinées, pistils à découvert et longues tiges bien vertes, les ancolies. Alors c’est un prénom ?
Plutôt une sensation, teintée de regret. Quelque chose de légèrement triste, comme une toute petite maladie qui nous ferait paresser encore un peu au lit. Une tristesse vague, un petit ennui, un regard rêveur qui verrait au-delà de la réalité nue. On pourrait croire que c’est un sentiment désagréable, et en être malheureux, mais il révèle au contraire une certaine joie, du moins un subtil bien-être. Un contentement, oui, une complaisance, un agréable laisser-aller. On regarde par la fenêtre, le soir tombe, quelque chose se termine, et on se prend à regretter le jour. C’est une douceur que l’on s’accorde, un temps suspendu. Les photos nous invitent facilement à la mélancolie, surtout celles en noir et blanc, aux bords dentelés avec des noms inscrits au dos pour désigner des personnes qu’on ne connaît pas. J’ai remarqué que les feux de bois, la confiture de mûres, l’odeur d’Ylan Ylang, les vieilles publicités et les génériques d’anciennes émissions, les journaux jaunis au fond du garage, les papiers peints découverts en couches successives sous d’autres papiers peints, les odeurs de gâteaux cuits au four ou les plats mijotés, les vieux agendas et calendriers, le formica, les cartes postales écrites par des inconnus et vendues par cartons entiers sur les brocantes, les maisons abandonnées, les jardins négligés, les restes d’un thé refroidi, nous entraînent aisément vers la mélancolie.
Et pourtant, elle est aussi le nom que les psychiatres donnent à la phase ultime, la plus grave, de la dépression.
Catégorie / Beatrice Berthe
Zoom arrière
Ce matin en me brossant les dents face au miroir,
un peu de vapeur s’échappait encore de la douche et
brouillait mon reflet. Est-ce pour cela que je me suis
retrouvée dans la cuisine du studio que j’occupais il y
a plus de 30 ans ?
Tu étais allongé sur le lit. J’entendais ton corps
s’étirer sous le froissement des draps. A travers les
carreaux de la fenêtre qui ne s’ouvrait pas, je voyais
la pluie glisser sur les toits d’ardoise. Je crachai le
dentifrice dans l’évier. Je sentis ton regard sur mon
dos. Je savais que l’après-midi serait douce.
Un peu fripée, la peau fine de ma main droite se détache des tendons et des muscles comme si elle avait continuellement soif. La petite cicatrice à la base du pouce me rappelle le vase noir cassé dans l’évier. Ça fait comme un V un peu plus clair. Comme un cœur inversé.
Mon majeur droit garde le creux de la première phalange depuis l’élémentaire, où se sont logés porte-plume, crayons de couleurs, bic, et où aujourd’hui encore mon stylo plume se cale.
–
Mon rire, je ne pense pas qu’il ait changé, quelquefois il part dans de grands éclats, quelquefois dans de petites vibrations répétées juchées dans les aigus.
Honnêtement… si j’y réfléchis… il s’est peut-être teinté d’une ombre mélancolique quand il retombe.
–
Mon ventre s’est arrondi quatre fois, la peau craquelait avec bonheur. Le bourrelet qui insiste , disgracieux, est le témoin d’émotions envahissantes qui se logent là. Lorsque je mange pour les faire taire.
Je ne dirai rien d’autre sur mon ventre. On ne se comprend pas bien.
–
Mes yeux étaient noirs. On me le disait. Si je les regarde de très près, ils sont plutôt marron gris sur le pourtour de l’iris, une zone comme décolorée. Changent-ils de couleur en vieillissant, comme les cheveux ?
–
Mes cheveux toujours libres font des vagues ou des boucles, ils font comme ils veulent et ça me va.
Ça me va qu’ils ondulent.
Ça me va qu’ils s’emmêlent.
Les fils blancs, aussi, ça me va.
Mes doigts cherchent la mèche, comme ils l’ont toujours fait, et l’enroulent, la déroulent, la lissent, et l’entremêlent, font des nœuds qu’ils caressent et passent sous l’ongle du pouce. Recommençant sans fin depuis l’enfance.
Je ne saurais dire si ça me calme, si ça me rassemble, si ça m’évade ou si ça me pleure.
Le rouge à lèvres
– rouge coquelicot absolument rouge –
s’étire sur un large sourire.
Un grand sourire
qui ne quitte pas mon visage
et marche dans les rues.
Mes regards accrochent
ceux des passant.es
cherche leurs yeux.
Il s’agit d’une marcheuse.
Une promeneuse
qui va
dans les rues de la ville
sous la bruine
les cheveux perlés du brouillard qui descend.
La marcheuse sourit.
La marcheuse fixe.
Son sourire et son regard
ne parlent pas de moi
ne disent rien du moi qui,
tapi à l’intérieur
de ce corps qui marche,
éclate en mille morceaux
et se fend d’un sanglot.
la poésie
c’est pour les biches
qui meurent
au fond des bois
pour les oiseaux qui tissent
leurs nids
dans tes cheveux
la poésie
c’est pour les Amours
adolescentes
qui s’épuisent
mortes-nées
la poésie
c’est pour les regrets
pour les claque-doigts
de nos enfances
la poésie
c’est pour
les braqueurs de presque-vie
quand ils se posent de côté
sans compromis
de côté
pas au milieu
pas en même temps
la poésie
c’est pour ceux
qui ne respirent plus sans assistance
la poésie
c’est politique
C’est quoi ça ?
C’est quoi cette façon de parler ?
Qu’est-ce que c’est que ce vocabulaire ?
Qu’est-ce que c’est que ce mot ?
C’est quoi ce signe ?
Qu’est-ce que cette ombre ?
Qu’est-ce que cet espace ?
C’est quoi cette ligne ?
Et ce vide ?
C’est quoi ça ?
Qu’est-ce que ça veut dire ?
Que veux tu dire ?
Ces mots ne veulent rien dire
Ces mots n’ont aucune volonté,
aucune existence propre
Ces mots ne sont là que parce nous
sommes là
A écrire
A dire
A parler
A écouter
A médire
A maudire
A taire
A silencier
A bouche cousue
Même dans ces mots.
on peut mourir de ne pas
On peut mourir de ne pas se narrer
On peut mourir de ne pas se barrer
De ne pas se sauver, on peut mourir
On peut pourrir de ne pas se lover
On peut pourrir de ne pas se trouver
De ne pas se chercher, on peut mourir
On peut souffrir de ne pas s’écouter
On peut souffrir de ne pas fuguer
De ne pas s’échapper, on peut mourir
On peut s’anéantir de ne pas pleurer
On peut s’anéantir de ne pas moufter
De ne pas parler, on peut mourir
On peut se haïr de ne pas se lever
On peut se haïr de ne pas se cabrer
De ne pas se cabrer on peut mourir
D e n e p a s
O n p e u t
M o u r i r