Oiseau de pluie, oiseau de sang
Je vois en toi et tu m’observes
Oiseau totem, oiseau emblème
Je voudrais avoir tes ailes
Ne sais-tu pas que je t’envie ?
Ne sais-tu pas que je t’envie ?
Tu te fonds dans la nuit
Et moi je marche
Je marche sous la pluie.

Oiseau obscur, piaf de malheur
Autour de moi des bruissements
Bruits de ramage et de tapage
Nocturne
Je marche et marche encore
Au crépuscule dans les flaques
Ton iris brun collé sur mon dos
Je marche et marche encore
M’as-tu jeté le mauvais œil ?
M’as-tu jeté le mauvais œil ?

Oiseau bavard, grand merle noir
Qui de nous deux est une proie ?
Je voudrais revenir à la lumière
Marcher sous le jour, humer les fleurs
Donne-moi tes ailes
Montre-moi le ciel, la vie d’en haut

Oiseau tonnerre, oiseau d’enfer
La pluie s’abat, rideau de grain
Et moi je marche,
Sur mon épaule un merle noir
Sur mon épaule un merle noir.

Ranger, faire machinalement les gestes, remonter la couette sur les oreillers rectangulaires, tapoter le moelleux, contempler un instant par la fenêtre les arbres nus qui tressaillent sous l’air vif de décembre, se dire qu’on est telle à ces arbres, dressée mais à poil de tout, fermer les volets, tirer les rideaux, s’asseoir un instant sur le bord du lit, sentir le bleu qui monte aux cils, se demander où sont les heures, si son vécu existe encore quelque part ailleurs que dans la cartographie d’un cerveau, retenir un soupir puis passer à la pièce suivante, refaire les gestes encore, passer la main sur la table de chevet pour y cueillir quelque poussière car au moins elle existe, ramasser des habits par terre, ici un pull, là une chaussette, sourire de l’inchangé et voir que pourtant rien n’est pareil, admettre qu’il n’y a pas d’autre marche que la marche en avant et que de toute façon, aller à reculons on ne saurait pas faire, essayer pour voir, une pointe derrière un talon et une autre encore, se cogner au chambranle et se frotter la tête pauvre insensée, se demander si pour eux c’est pareil, ce sentiment étrange d’une vie impalpable, comme un collant qui file, puis éviter le miroir qui nous traque dans le couloir.
Être à sang, celui qui palpite encore dans les tempes, bouillir de rage et de fureur contre soi, contre tout, contre les murs qui se rapprochent et contre les êtres qui s’éloignent parce que c’est la vie, parce que c’est comme ça et parce que nous-mêmes étions tellement heureux de faire pareil à vingt ans, sauf que là ce n’est pas pareil, répéter à l’envi mio figlio, mi fligli parce que l’italien c’est beau et qu’on rêve encore de péninsule, d’être au centre, au centre putain, et pas à la périphérie, pas juste une banlieue dortoir, marmonner pour trahir le silence et en même temps juger que les mots ça sert à rien, sortir la nuit tombée pour marcher dans le noir et s’il le faut les yeux fermés, parce que l’on veut sentir, parce qu’on exige de ressentir encore à travers soi l’intensité du froid qui transperce, la puissance des ombres et l’acuité de la lune, hurler au vent, lever le poing et maudire le ciel, être et laisser partir.

Une façon d’enfance est de cueillir la boue à pleins doigts
Courir dans l’herbe haute un matin d’automne


Roulez-vous de rire ou de rage
Barbouillez les troncs grimpez l’écorce humide
Tout en haut tout en haut l’air est plus beau


Mariez les jours et les nuits
Rouge à lèvre volé et vous sautez et vous sautez
Sous les ramures d’un aulne grand
Devenez loup devenez aigle
Étendez bras les plumes poussent
Glapissez sous lune rousse
Du fond de votre lit


Arrachez élastiques de vos cheveux
Dans le froid sauvage voyez le souffle blanc
Pieds mouillés dans les bottes
Et vous sautez et vous sautez
Tap tap tap plic ploc


Coursez le chat
Attrapez le fort contre cœur
Vous ronronnez il rit


Une façon d’être enfance est de respirer fort
Et de crier et de crier
Dévalez la pente rien n’est trop loin rien n’est trop haut
Tombez et tombez encore
En haut des branches aux crêtes des murs


Prenez le vent de face
Il vous envole il vous embrasse
Prenez le vent de face
Renversez-vous bras écartés
Il y a le monde qui menace
Et vous riez et vous riez

Avait-elle dormi ? S’était-elle seulement assoupie ? Avait-elle clos ses paupières un seul instant ? Où ses pensées l’entraînaient-elle ? Avait-elle une famille, des parents, des amis ? Me l’avait-elle seulement dit ?
Ce matin-là, elle s’habilla et partit sans même se retourner.
Le trajet lui avait-il paru long ? A quoi, à qui pensa-t-elle ? Avait-elle dû faire une halte pour rassembler ses forces, pour ne pas se dissoudre ?
Je la vois coupant le contact, prenant son sac à main.
Face à son casier, elle avait enfilé sa blouse, pressant chaque bouton un à un, puis avait poussé le chariot et porté le premier plateau repas.
Du moins, c’est ce que j’imagine car au fond, je n’en sais rien.
Combien de sollicitations avait-elle dû affronter ? Combien de sourires de convenance avait-elle dû distribuer ? Cherchait-elle à faire seulement ce que l’on attendait d’elle ?
Avait-elle eu un mot plus haut que l’autre ? Y eut-il une seule de ses tâches qu’elle fit mal ? Avait-elle senti en elle un point de bascule ?
Elle était venue m’embrasser avant de quitter le service. De cela, j’en suis sûr car je m’en souviens : la chevelure ondulant autour de son épaule, ses lèvres rose parme fleur de coton sur ma bouche, les effluves de vétiver et de néroli.
Mais à part ça ? Rien. Pas la moindre idée.
La suite, c’est qu’elle n’est jamais revenue. Elle qui n’avait été, pour moi, rien ni personne. Cela n’avait donc sans doute aucune importance.
Lorsque son corps fut retrouvé, ma vie s’était poursuivie. J’avais continué mon chemin. Mais du sien, je n’ai, en vérité, jamais rien su.
J’ai tout ignoré d’elle, de ses désirs, de ses tourments, de ses renoncements.
Elle demeure, pour toujours et à jamais, une ombre en creux, une main qui se dérobe, un murmure évanoui. Et ma mélancolie.