Adieu

Adieu larmes solitaires

Adieu corps acharné, bonheur accaparé, requiem, mots de fumée

Adieu projet frileux, cahier brouillon

Adieu le noir et la peur qui rit avec

Adieu illusion chimique

Bonjour

Adieu vide apprivoisé, chat errant du cimetière

Adieu nuit nuisible, silence et somnifère

Adieu excès de sagesse

Adieu abondance d’abandon

Adieu blandices exclusives, trajet aqueux, bras ballants 

Bonjour vous

Adieu âcreté

Adieu pierre rugueuse, crayon malade

Adieu indifférence souffrante, dédale poussiéreux

Bonjour amour

Adieu langue de la mort

Adieu mine aiguisée

Bonjour, je vous aime

Adieu

Tu sors du brouillard
Et ne bouge pas

Tes yeux s’ouvrent
Et ne voient pas

Ta bouche bouge
Et ne parle pas

Demande à ton corps de se redresser
Demande à tes yeux de me regarder
Demande à ta bouche de me saluer

Dis-moi que tu me reconnais
Dis-moi que tout va bien
Dis-moi que tu as faim

Les vapes
te rattrapent

Une maigreur maladive
Une lueur s’éteint sur ton visage rachitique

Dis-moi que la vie est belle
Dis-moi que tu ne souffres pas
Dis-moi que ce n’est pas la fin

Tu murmures
“quelle drôle de vie”

Tu murmures
“chacun son tour”

Errer presque seule au Stedelijk museum, quelle chance. Les tableaux chuchotent. Ma démarche s’allonge. Mes yeux sont séduits. Je m’épanouie entre la chèvre de Chagall et les orangés de Schiele. La contemplation m’adoucit.
Je me rends au sous-sol.
Mon regard trébuche.
Une photo.
Je l’observe.
Je me sens moins seule.
Une femme vêtue d’une longue robe rouge est assise à une table en bois dans une immense salle. Elle est encerclée par une foule. La foule la regarde.
Cette image me fige.
Cette femme, son visage, sa robe rouge, sa posture me parlent.
Ce lieu m’a marquée, quelque part, il y a longtemps.
Je me souviens.
J’étais là.
J’avais 13 ans.
J’ai vécu cette scène.
Dans les salles voisines à celle où se tenait cette femme avait lieu son exposition.
Les œuvres d’art étaient des personnes complètement nues, immobiles, dans des positions singulières. Je devais frôler ces corps afin de pouvoir évoluer parmi les salles. Je revois une femme nue, flottant au milieu d’un immense mur blanc, maintenue par une selle de vélo. Je rougissais. Je n’osais pas regarder. J’étais troublée par cette nudité dévoilée, banalisée.
A travers cette photo, je ressens un immense silence.
A travers cette photo, je ressens ma stupeur adolescente.
Je les ai reconnus.
Le MoMa, New-York.
Marina Abramovic.
Je ne rougis plus.
Je souris. Je pars.
Des émotions sont sorties de leur placard.

Il faisait nuit. Il faisait chaud.
La nuit était chaude.

L’humidité de l’île faisait friser mes cheveux.
Son ardent soleil faisait dorer ma peau.

C’était à l’autre bout de mon pays.
Des buildings éclairaient le ciel.
Une paire d’yeux bleus me regardait.

La musique retentissait longuement.
Le bruit du liquide versé résonnait.
Une lourde expiration me réveilla.
Le son d’un souffle bestial.
Mon cri fut muet.

Je ne.
Pouvais.
Je ne pouvais plus.
Bouger.

La torpeur m’avait saisie.
La terreur me pressait.

J’étais seule face à un souffle.
Des mains. Un corps.
Seule. Sale. Silencieuse.
Coincée dans la nuit chaude.