Il préférait écrire à la plume.
C’était ainsi qu’il l’avait appris. Et il écrirait toujours ainsi, à la plume. Et ce, quelque soit la circonstance. Il aimait sentir le trait s’épaissir ou s’affiner sous la pression qu’il exerçait. Il aimait les grandes lettres joliment calligraphiées et l’odeur de l’encre qui diffusait dans la pièce.
Et moi, qui devais avoir quatre ou cinq ans, si petite mais si curieuse déjà, je m’asseyais sur le petit fauteuil qui faisait face à son grand bureau. J’assistais ainsi, silencieuse, à ses longues séances d’écriture. Il écrivait des lettres, tenait des registres, et d’autres cahiers que je ne reconnaissais pas. Je le voyais tremper sa plume dans l’encrier, j’admirais le porte-plume tantôt ivoire tantôt argent qu’il tenait fermement de ses mains si puissantes.
Mon grand-père avait de grandes mains. Ses mains étaient si grandes, si fripées, ridées, froissées que je les détaillais à chaque fois que j’en avais l’occasion. J’observais ensuite les miennes, et je les trouvais ridicules, et je pensais que jamais je ne saurais écrire comme lui, ni écrire tout court. Je regardais ma main s’enrouler contre son gros index et je me demandais quel âge il pouvait bien avoir.
Parfois, je pouvais coller les timbres sur ses enveloppes. J’étais au plus près du papier gratté. Je pouvais moi aussi entendre le crépitement du papier sous la plume et voir se dessiner sous mes yeux écarquillés les mots, puis les phrases et les longs textes qui noircissaient les feuilles.
Il disait souvent qu’il n’aimait pas les dactylos. Il répétait que leur tintement était insupportable, que les mots perdaient leur cachet, que l’écriture perdait son humanité.
Je pense qu’il aurait détesté les ordinateurs.