Il préférait écrire à la plume.
C’était ainsi qu’il l’avait appris. Et il écrirait toujours ainsi, à la plume. Et ce, quelque soit la circonstance. Il aimait sentir le trait s’épaissir ou s’affiner sous la pression qu’il exerçait. Il aimait les grandes lettres joliment calligraphiées et l’odeur de l’encre qui diffusait dans la pièce.

Et moi, qui devais avoir quatre ou cinq ans, si petite mais si curieuse déjà, je m’asseyais sur le petit fauteuil qui faisait face à son grand bureau. J’assistais ainsi, silencieuse, à ses longues séances d’écriture. Il écrivait des lettres, tenait des registres, et d’autres cahiers que je ne reconnaissais pas. Je le voyais tremper sa plume dans l’encrier, j’admirais le porte-plume tantôt ivoire tantôt argent qu’il tenait fermement de ses mains si puissantes.

Mon grand-père avait de grandes mains. Ses mains étaient si grandes, si fripées, ridées, froissées que je les détaillais à chaque fois que j’en avais l’occasion. J’observais ensuite les miennes, et je les trouvais ridicules, et je pensais que jamais je ne saurais écrire comme lui, ni écrire tout court. Je regardais ma main s’enrouler contre son gros index et je me demandais quel âge il pouvait bien avoir.

Parfois, je pouvais coller les timbres sur ses enveloppes. J’étais au plus près du papier gratté. Je pouvais moi aussi entendre le crépitement du papier sous la plume et voir se dessiner sous mes yeux écarquillés les mots, puis les phrases et les longs textes qui noircissaient les feuilles.

Il disait souvent qu’il n’aimait pas les dactylos. Il répétait que leur tintement était insupportable, que les mots perdaient leur cachet, que l’écriture perdait son humanité.

Je pense qu’il aurait détesté les ordinateurs.

Elle était là. Entière. Avec ses jambes longues et sveltes mais elle était déjà partie.
Son esprit errait. Ailleurs.
Elle n’était pas la mère qu’elle aurait dû être. Elle ne le sera plus.
Elle voulait ce qu’elle ne pouvait.
Elle pouvait ce qu’elle ne voulait.
Elle se souvenait encore des plages sonores mais pas de leur odeur.
Elle se rappelait le bleu azur mais pas la couleur de son maillot de bain.
Il aurait fallu du temps pour tout réparer. Il n’en lui restait presque plus.
Il lui aurait fallu de la patience aussi.
Mais tout cela, elle n’en aurait jamais plus.
Une vie, déjà passée, déjà presque finie, presque morte.
Elle attendait.
Dans l’épaisse brume.
Les jambes sveltes ensanglantées.
Le sol froid et la montagne si haute la narguait.
Le pouls filant et la bouche haletante.
La chute mortelle et si vivifiante.
Elle espérait la venue des secours, mais se laissa aller au sommeil exquis.

Matin. Réveil. Câlin. Réveil-câlin. Réveil. Café. Course. Vie. Vite. Plus vite. Trop vite. Réveil-café. Course. Boulot. Manger. Boulot. Rentrer. Course contre la montre. Course. Air. Courant d’air. Vie-courant d’air.

Aimer ? Haïr ? Plaire ? Se plaire ? S’aimer ? S’haïr ? Alors ? Donc ? Et alors ? Et puis quoi ? Et puis maintenant.

Et puis aujourd’hui. Et puis les hommes. Les femmes. Les enfants. Et puis les enfants. Que les enfants jouent. Qu’ils s’aiment. Qu’ils grandissent. Ils se haïront.

Et les jeux.

Et les jouets.

Et les cris. Et les larmes.

Et la vie. Et la mort. Et la vie-morte. La maladie.

Et puis moi. Et puis toi. Et puis nous. Et puis plus rien. La vie-morte. Le mort-né. Le mort-vivant. Le vivant-mort. La vie-morte. La ville morte.

Et ensuite tomber. Et ensuite se relever. Puis retomber. Et encore se relever. Infini. Chute.

Sommeil. Nuit. Matin. Réveil. Câlin. Réveil-câlin.

Et si l’écriture n’avait pas vu le jour?
Et si tous ces symboles sortis de l’esprit humain n’avaient pas tant de valeur?
Et si tous ces signes nés dans le battement du marteau sur la roche, la caresse du pinceau sur le bois, le son sourd de la plume sur le papier, le cliquetis d’une machine à écrire, la monotonie rythmée des claviers d’ordinateur ou encore les vibrations d’un smartphone n’avaient aucun sens?
Et si toutes les lettres, des différents alphabets ne sonnaient plus?
Et si les mots nés dans le silence des nuits d’hiver ou dans le chahut des cafés bondés y mourraient?
Et si les R ne roulaient plus sur les langues, si les S ne sifflaient plus entre les dents, si les M n’aimaient plus sur les lèvres?
Et si les vers ne rimaient plus?
Et si les allitérations ne résonnaient plus?
Et s’il n’y avait plus de notes?
Plus de blanches ni de rondes pour diriger les orchestres?
Et si les symphonies se transformaient en cacophonies ?
Si les violons ne crissaient plus, si les flûtes ne soufflaient plus et si les pianos ne tintaient plus en rythme?
Et s’il n’y avait plus de mathématiques, plus de chiffres ni de formules pour décrypter les sons inaudibles?

Tout était fin prêt.

Les baluchons étaient déjà trop lourds. Les sacs de provisions massées depuis des mois avaient été précieusement empaquetés. Les maigres économies mêlées aux emprunts discrètement glissées dans les sous-vêtements.

Les femmes portaient leurs plus beaux foulards et les hommes leurs plus belles Djellabas. Les au revoirs se noyaient parmi les bénédictions et les prières. La chaleur des embrassades et des étreintes étouffait les enfants dans une odeur acre de sueur et de parfums mêlés. Ils se faufilaient entre les jupons des opulentes femmes pour se cacher à l’ombre des maisons.

Bientôt, les femmes les plus jeunes, les hommes les plus forts et leurs enfants constitueront un cortège bariolé qui ira vers le Nord. Ils quitteront leurs villages la tête haute et la gorge nouée, ils ravaleront leurs larmes et laisseront derrière eux les leurs. Tantôt marchant sous le soleil brulant, tantôt étouffant dans la camionnette étroite, ils se dirigeront clandestinement vers ces régions lointaines où l’eau coule dans des tubes en métal. Tous laisseront derrière eux la misère, la faim et la douleur. Tous, oublieront les viols, les kidnappings et la guerre. Tous enseveliront au fond de cette terre aride leurs pires souvenirs.

La tête pleine de rêves, ils lutteront contre la soif, la faim et la chaleur. Ils paieront leur dû aux passeurs car bientôt des hommes et des femmes chaleureux les accueilleront.

Les hommes et les femmes du Mali rejoindront leur destin là où il est : ailleurs.

Alors, elle pleura. Longtemps, elle pleura. Elle pleura dans son lit, dans sa cuisine, dans sa salle de bains.

Elle pleura lorsqu’elle se réveillait, lorsqu’elle s’endormait, lorsqu’elle mangeait, lorsqu’elle pissait.

Elle pleura dans sa voiture, dans le bus, à vélo.

Elle pleura sur son bureau, sur des épaules sur des bancs publics.

Elle pleura debout, assise, et parfois allongée.

Elle pleura les hommes, elle pleura la bêtise, elle pleura les malades, les morts, les tristes, les animaux, la banquise, la terre entière. Elle pleura beaucoup.

Elle pleura seule et parfois accompagnée.

Et un jour, elle ne pleura plus. Ses yeux avaient séché. Et elle voulut le pleurer, encore, mais elle ne pouvait plus.

Je suis la colère

Je suis la colère.

Je nais dans votre ventre, grandis dans votre poitrine et sors de votre chef dans une explosion spectaculaire. Je fais bondir vos jugulaires, exorbiter vos yeux injectés de sang et fais battre vos tempes jusqu’à l’étourdissement.

Je suis la colère.

Je m’insinue dans vos pensées les plus secrètes, prends le contrôle de votre corps, de vos esprits. Je vous magnifie, vous donne prestance et courage, pour un instant.

Je suis la colère.

A mon contact vous n’êtes plus. Vous n’êtes plus qu’une boule de feu transcendant l’espace et le temps, perdez tout repère, oubliez toute bonne manière.

Je suis la colère.

Je suis l’enfant de la haine et de l’amour. Je suis la mère des justes et des injustes, la mère des hommes et des femmes. Mes enfants se sont parfois entretués par ma faute, ou alors ils se sont alliés grâce à moi. Certains ont voulu m’apprivoiser, mais je suis sauvage, primitive, indomptable.

Je suis la colère, vous me rencontrerez très bientôt.