Et puis, tu n’as pas eu peur,
tu ne devais pas avoir peur, ce n’était pas prévu que tu aies peur,
et puis tu l’avais dit au départ,
tu l’avais dit à tes parents, robe blanche froissée, une enfant en mocassins,
Moi je n’ai pas peur, moi je n’ai peur de rien
et puis, peur de quoi, quelles raisons d’avoir peur,
et puis, c’est arrivé quand même,
la peur et la raison, adulte froissée, la peur et toutes les raisons,
et puis, c’était comme ça, enfin,
c’est ce que tu as dit aux gendarmes,
C’était comme ça, c’était comme ça que ça se passait ici, à la maison
et puis, ce n’était pas vraiment la maison, enfin,
pas la maison comme celle de tes parents,
pas cette grande petite maison où, petite, tu coursais les poules,
pas cette grande petite maison où, petite, tu cueillais les pierres pour en faire des
bouquets, des bouquets de fleurs grises qui galèrent à faner,
et puis, grande, ce n’était pas la maison et pas l’école non plus,
ce n’était pas l’école pour laquelle ta mère te tressait de belles nattes, de longues et
belles nattes noires, de longues et belles nattes noires dont tu étais fière,
tu m’as montré les photos tant de fois, toi tes nattes et tes frères
et puis, comme ce n’était pas la maison,
comme ce n’était pas l’école,
comme ce n’était pas non plus tout le reste,
ce n’était rien,
ce n’était pas prévu,
ce n’était rien, ce n’était pas prévu,
ce n’était pas prévu d’habiter ici,
ce n’était pas prévu d’habiter cette maison, d’habiter cette maison avec lui, d’habiter
cette maison avec lui dans la peur, d’habiter la peur et une maison avec lui,
et puis, ce n’était pas prévu que tu aies peur comme ça,
mais tu avais peur comme ça, et c’était comme ça,
comme ça tous les jours pendant 10 ans,
je le sais, je t’ai vue maman,
je t’aie vue avoir peur tous les jours comme ça pendant 10 ans,
et puis, je n’ai rien dit,
à mon tour, je n’ai rien dit,
quand mon tour est venu, je n’ai rien dit,
je n’ai rien dit aux gendarmes quand ils m’ont posé des questions,
je n’ai rien dit après l’événement,
parce que c’était la maison,
parce que c’était ma maison,
parce que c’était comme ça
parce que moi,
je n’avais rien connu avant.
Catégorie / Elisa Routa
Voilier
VOILIER :
Je détacherais tes chaînes, tes chaînes en forme de cordes, tressées comme des nattes, des nattes de Cheyenne tissées sur une poitrine. Je hisserais ton drap à la force des bras le long de ton échine, je coifferais ton corps pâle de nœuds en huit, de nœuds de chaise, de cabestan, pare-battages sur les flancs.
Tu prendrais ton envol, chevaucherais les dunes, des dunes d’eau et de sel, au galop sans obstacles. Là où les eaux se perdent, où les tissus se délitent, où les temps se déchirent, j’apercevrais en toi la louve des forêts vierges. Tu pousserais un cri ; la bête inassouvie connaîtrait la jouissance. Au large, tu comprendrais que dans le ventre du monde le désir prend naissance. Dans le creux des tourments, la gueule tournée vers l’ouest, mordant les alizés, tu hurlerais à la lune, consciente de ta puissance, fière de ta solitude. Et au petit matin, auréolés d’une couronne de mouettes, les aigles des marins, tes crocs seraient caresses.
Une fois au port, je ferais coulisser autour de tes poulies des chaînes en forme de cordes, tressées comme des nattes, des nattes de Cheyenne. Sur le bois de la terre humide et incertaine, je sauterais à pieds joints, pare-battages sur le pont, cavalière sans monture.