Les mots papillons

Ils ont frappé à la  porte avec leur mains, sales. Ils nous ont bandé les yeux et nous ont emmenés au cimetière des vivants. Le hangar de la mort. Il faisait froid. Ils ont fait valser mon corps en éclats parce qu’ils ne parvenaient pas à extirper les mots de ma gorge. Ils ont pénétré ma bouche avec leurs mains, sales. Les mots se sont retournés, repliés, refusés, évadés, semblables à des papillons, des papillons de nuits. Les mots étaient libres, ils virevoltaient. En les retenant j’offrais un peu de liberté, derrière  chaque mot, chaque nom manquant, chaque silence, il y’avait une vie sauve. 

Ils ont tiré longtemps avec leurs doigts, sales. Ils m’ont cassé les dents mais les mots glissaient, insaisissables. Les mots papillons, les mots retenus avaient trouvé le chemin de la liberté.

Je me suis réveillée, dispersée en lambeaux aux quatre coins de la pièce.

J’ai voulu me trouver, me rassembler comme un puzzle, mais je ne voyais plus.

Mon corps découpé en petit bout, je me refusais à abandonner ne serait-ce qu’un centimètre de peau.

J’ai cherché ma tête et mes yeux avec les mains. Puis je me suis souvenue qu’ils me les avaient retirés lorsqu’ils t’avaient volé, arraché à mon ventre, puis à mes bras, en fouillant à l’intérieur de moi avec leurs mains, sales. 

Les cris de la veille déchiraient le silence.

Ils m’ont emmenée cette nuit-là pour étrangler ma voix et mon souffle. 

Ils ont tenté de couper ma langue et mes oreilles. Ils ont pris mon cœur avec leur mains, sales.

C’était la fin de la nuit et ce fut la nuit de la fin. Ils sont revenus au matin reprendre les morceaux épars de mon corps pour les jeter du haut d’un avion et les disperser dans le Rio de la Plata. Je n’étais déjà plus là à cette seconde, j’avais transpercé les murs, ce qui a survécu de moi était en train de naître dans une autre rue de Buenos Aires. C’était le 19 juillet 1976 dans les premiers mois de la guerre sale. Au plafond,  les papillons de nuit ont salué ma naissance.