La vitesse, mais lentement

1.0x. J’ai lu un article sur ces gens qui regardent films et séries en accéléré. Au minimum 1.5x. Quel étrange phénomène que de chercher à voir vite ce qui va – dans la vraie vie – à vitesse rapide, normale ou lente. Je rêverais de proposer à ces personnes de choisir, soit de parler vite de la lenteur, soit de parler lentement de la vitesse.

1.5x. Pour ma part, je vais essayer de vous parler lentement de la vitesse. Installez-vous confortablement, prenez votre temps. Sapristi, je n’ai pas encore atteint le milieu de la phrase que m’a pensée est déjà partie. Si, si, regardez, elle vient de tourner le coin de la rue.

1.5x. Dommage, c’était une belle idée, novatrice et élégante, quoiqu’un peu trop vive. Bon, j’ai oublié ce que je voulais vous dire. Mes pensées vont vite mais mon élocution est lente. Cela n’aide pas, surtout pour aborder un sujet comme la vitesse. J’admire les gens qui voient tout avant les autres, rapides comme l’éclair, qui répondent du tac au tac.

1.5x. Ah, c’est beau, cette rapidité d’esprit, cette vivacité. Moi, j’ai le sens de la répartie mais souvent avec un décalage de 24 heures. J’aime musarder, prendre mon temps. Oui, vous avez raison, ca traîne. Je vais essayer d’aller plus vite. Vous voyez l’idée, non ? D’autres l’ont déjà dit, bien mieux que moi, Lao Tseu le premier « La nature fait les choses sans se presser, et pourtant tout est accompli. »

1.5x. Certes, la vitesse est excitante, grisante. A tel point qu’on aimerait pouvoir la déguster lentement. En profiter longtemps. C’est ça le truc. Savourer lentement les choses rapides. Ne pas se presser.

1.5x. S’il me reste encore un peu de temps, j’ajouterais un dernier conseil, profitez sans vous presser, de ce qui va à vitesse rapide, normale ou lente. A la bonne vitesse.

1.0x.

Je me suis assis sur la souche moussue d’un arbre jadis centenaire.

Soudain.

J’ai cru voir ma vie s’enfuir sous mes pieds.

Courant d’air boisé. Epines d’épicéa amoncelées. Hannetons affairés à ne pas, à ne plus. Haletants. C’est le printemps. C’est la sève. C’est la vie. Selah Sue chante là-bas dans la vallée. La montagne se penche, se penche, se penche. Se replie sur elle-même. Position de l’œuf. Les neiges éternelles fondent. L’oiseau de proie tournoie, le troupeau de marcheurs ploie. Cri strident. Vol en piqué.

Je fais un quart de tour à gauche, assis sur ma souche. Je vois le chemin parcouru. Un demi-tour à gauche. Le chemin qu’il me reste à parcourir. Je tourne encore. Derviche. Demi-tour par demi-tour. Derrière, un chemin cabossé, des chausse-trappes, des racines ensevelies, du vert, de l’ocre, un parfum fourbu, des souvenirs évaporés. Devant, un chemin escarpé, des chausse-trappes, des racines révélées, du vert, du jaune, du bleu, un parfum murmuré, des pensées renouvelées. Les miennes, les tiennes, les nôtres.

Assis sur la souche moussue de l’arbre jadis centenaire, je suis bien.

Ici.

Je ne bouge pas.

      Je ne sais plus
La vie n’a pas pris la voie rapide
Elle a pris la route buissonnière
Elle s’est posée là – un peu
Là aussi – plus longtemps
Et puis là
Elle a pris ses aises
Pris des habitudes –
Et elle est repartie
Combien de temps passé ?

      Je ne sais plus
Les visages se confondent
Les souvenirs aussi
Son rire, séraphique, reste intact
Avions-nous vingt ans ?
Ou trente –
Nous étions simplement heureux
Et nous avons cheminé 
Ensemble –
Combien de temps passé ?

      Je ne sais plus
Je crois que j’ai toujours aimé la pluie
Celle qui court au creux 
Des chemins creux –
Celle qui s’écoule encore quand le soleil revient
Au printemps – la plus douce
Les saisons ruissellent sur ma vie
Combien de temps encore ?