C’est comme s’il y a des odeurs, que je ne sens même pas, mais qui sont là et qui réveillent quelque chose à l’intérieur de moi. Ça ressemble à un boitier manuel qui dicte où mon regard doit se poser.

Et mon regard se pose sur les choses plus gênantes, c’est justement les choses que je ne veux pas regarder. Immédiatement, je me trouve en train les fixer et les autres doivent voir que je regarde.

Mais à ce moment-là, je suis déjà partie, je suis devenu un bruit de klaxon et je ne sens plus rien de ce qui m’entoure, à part ce que je fixe. C’est comme si je n’avais plus de peau et que je flottais dans l’espace. Et j’englobe ce que je regarde.

Mon plexus, mes mains et mon ventre sont à des endroits différents, je ne peux pas vraiment sentir où ils sont dans la pièce parce qu’ils sont dans un genre d’univers parallèle, assez lointain.

Mais je les entends. D’eux proviennent des cris stridents, dedans le ventre j’ai des gens qui meurent et qui voient un aliment qui pourrait les sauver. Et qui le veulent à tout prix.

Il y a beaucoup de gens, beaucoup de cris. Et comme à ce moment-là, j’ai l’impression d’être l’espace tout entier, je crois que je fais quelque chose pour sauver ces gens mais je ne peux pas dire quoi. Il y a trop de bruit, et je ne me souviens pas.

Je ne me souviens pas de ce que j’ai vu.

J’ai été une force de la nature, à me battre contre les vents intérieurs des croyances ancrées, des croyances sur le monde, des suppositions sur les croyances des autres, des fantômes de ma terre originelle. Je me suis épuisée à visiter chacun de mes gênes, pour y déceler les informations transmises de générations en générations, les fausses idées construites par mes voix, par mes expériences. J’ai été minutieuse dans ce travail ; bien sûr, j’ai dû en inventer quelques-unes, parfois extrapoler. Mon attachement aux traditions, comme des pulsions viscérales inexplicables, me tenait ; je devais m’en libérer. Je suis devenue suspicieuse et méfiante de toute croyance, attachement à une tradition, à une terre : qu’est-ce qu’elle manipule chez ce pauvre pantin de lui-même, qui ignore même qu’il est agi par des forces incontrôlées ? Mon besoin de comprendre s’est transformé en désir de tout expliquer. Je vis à présent dans un espace qui n’est pas le vôtres, pas le mien non plus, qui est indéfini et inaccessible. Je suis devenue distante. J’ai trouvé un refuge très loin d’ici. J’ai pu observer ce globe et je m’en suis détachée. Je suis devenue une conscience éthérée qui ne peut ni vivre dans le monde matériel, ni partager ses pensées solitaires et lointaines. En devenant lucide, je suis entrée dans le rien dans lequel on est quand on ne vit pas.