Je sais que tu es née sans père.
Dans la maison blanche, à la fin du village.
Et cette maison est encore là,
posée sur la terre noire.
Je sais que tu as grandi près de la forêt,
sombre parfois. Remplie de sons et de parfums.
Je sais que tu as volé les mots des grands.
Je sais qu’à cinq ans tu te rêvais fille de boyard.
Je sais. Tu as compris la cruauté du monde envers l’enfant bâtard. 
Je sais. Tant de fois tu te rêvais morte allongée dans la neige glacée.
Je sais. La douleur de ta mère est devenue tienne.
Tu es devenue mère.
Je sais. Tu as rempli ton ventre de pluie et de vie.
             Tu as rempli ton ventre de pluie et de vie.
             Tu as rempli ton ventre de pluie et de vie.
Trois arbres ont poussé.
Arrosés d’un amour infini.
Je sais tous les baisers posés sur leurs fonts
sur leurs bouches
sur leurs chevelures
sur leurs mains
sur leurs peaux.
Je sais ton rêve.
Je sais. Ils t’ont quittée 
                               pour la ville
                               pour le bruit
                               pour l’amour.
Je sais que tu as erré sous la pluie le jour, la nuit.

Je sais que tu as vécu orpheline, veuve, à moitié morte.
Je sais. Tes nattes grises te servent de couronne.
Je sais. Tu rêves d’une tombe remplie de feuilles rouges.
Je sais. Tu retournes dans la forêt.
Je sais. Les ombres t’enveloppent
                                    pour toujours.
Je sais.