Un syndrome à Stockholm

Les murs m’ont tombée.

Les trottoirs m’ont glissée.

Les arbres m’ont débranchée.

Les forêts m’ont ombrée.

Les étoiles m’ont filée.

Les ballons m’ont crevée.

Les océans m’ont noyée.

Les bateaux m’ont coulée.

Les bites m’ont amarrée.

Les ongles m’ont incarnée.

Les peaux m’ont ecchymosée.

Les dents m’ont claquée.

Les langues m’ont ensablée.

Je t’aime avec quatre gifles, cinq gifles, six gifles sur les joues.

Je t’aime avec le cuir d’une laisse sur les cuisses.

Je t’aime avec le bois d’un balai sur les omoplates.

Je t’aime avec l’obscurité d’un placard sous les yeux.

Je t’aime avec la tête penchée sur son sexe.

Je t’aime avec un refus mort-né dans le ventre.

Je t’aime avec la lame d’un couteau sur les veines.

Je t’aime avec de la neige sous les pieds nus.

Je t’aime avec le goût des médicaments dans la gorge.

Je t’aime avec un syndrome à Stockholm.

Connais-tu le mot éducation ?

Que sais-tu du mot protéger ?

Quand as-tu appris le mot frapper ?

Pourquoi as-tu écrasé le mot fragile ?

Qui en toi a encouragé le mot inceste ?

Qu’as-tu retenu du mot mère ?

As-tu aimé ton enfant ?

Le vent m’a dévoilée.

La fleur m’a rosée.

L’aube m’a levée.

La mer m’a coquillagée.

Le ciel m’a lactée.

La pluie m’a lavée.

L’oiseau m’a duvetée.

La berge m’a abritée.

Le fruit m’a écorcée.

Le feu m’a rallumée.

La folie m’a exfoliée.

La parole m’a libérée.

La poésie m’a remembrée.

Petite fille

Petite fille
j’ai une confidence à te faire
une confidence
harnachée à la rage
qui va t’arracher
t’arracher au ciseau de la pensée
t’arracher à la lame du silence
t’arracher au sécateur de la fatigue
t’arracher aux mains de l’enfance
qui tranchent ton cou à la hache
t’arracher à la kalache de la mémoire
attentat cérébral à perpétuité

Petite fille
j’ai une confidence à te faire
une confidence
qui va donner
peau
peau
peau
sang
chair
souffle
souffle
souffle
langue
bouche
corps
corps
corps
à tes mots

Petite fille
j’ai une confidence à te faire
pour que tu
que tu parles
pour que tu
que tu cries
pour que tu
que tu pleures
pour que tu
que tu décolles 
les cicatrices 
dans ta chair
pour que tu
que tu tues le monstre 
dans ta tête
pour que tu
que tu exploses brises fracasses
les barreaux des non-dits
rouges poing, rouges bite, rouges ventre

Petite fille dans mon ventre
J’ai une confidence à te faire
à nous faire
je t’aime
enfin

Extinction

Nous irions sur la plage. Sur la plage là où. Sur la plage là où le sable. Sur la plage là où le sable dans notre bouche. Sur la plage là où le sable dans notre bouche, nous ramasserions. Sur la plage là où le sable dans notre bouche nous ramasserions des mots. Des mots. Des mots. Des mots. Nous ramasserions des mots. Nous ramasserions des mots arme. Nous ramasserions des mots explosion. Nous ramasserions des mots prison. Nous ramasserions des mots barreau. Nous ramasserions des mots mur. Nous ramasserions des mots virus. Nous ramasserions des mots masque. Nous ramasserions des mots algorithme. Nous ramasserions des mots nucléaire. Nous ramasserions des mots bombe. Nous ramasserions des mots guerre. Nous ramasserions des mots charogne. Nous ramasserions des mots sang. Sur la plage là où arme explosion prison barreau mur virus masque algorithme nucléaire bombe guerre charogne noient les mots dans le sang. Là où les mots meurent sur la plage. Sur la plage des mots là où le sable dans notre bouche nous nous ramasserions.

Tandis que le ciel de la baie se teinte de bleu, le bleu laiteux du ciel, l’azur du ciel toujours plus bleu, le bleu céleste du printemps pastel ; tandis que le printemps céruléen féconde des bourgeons aériens, l’éveil des abeilles sur les bourgeons, la joie exaltée des fleurs humides de rosée, les norias de fleurs qui scintillent à la lumière du jour éclosion ; tandis que le jour lumineux se dépose sur les toitures des maisons, sur les nervures des troncs d’arbres, sur les voilures des goélettes, sur les chevelures assises en terrasse, sur les chaussures ensoleillées ; tandis que la chaleur du soleil se répand sur les pieds nus, les mains nues, les cuisses nues, les bustes nus, les nombrils nus, les paupières nues, sur la peau du cerveau qui se dénude à son tour ; tandis que la peau nue du cerveau s’encre de bigorneaux amoureux, de siestes à l’ombre des falaises, de baignades dans la mer d’Iroise, de glaces aux fruits rouges, de vins nature entre chien et loup, tandis que chaque chose devient une image dans le cerveau nu, chaque chose posée, chaque chose imposée, chaque chose fluide, chaque chose figée, chaque chose rémanente, chaque chose fugace, chaque chose présente, chaque chose enfouie ; soudain le cerveau prend froid. Il estompe la place de chaque chose et convoque l’image monochrome, l’image fantôme, l’image hématome. Ton corps liane. Aux chairs serrées à la base du cou. Le bleu des traces de la corde sur ton cou. Le bleu nuit de l’hiver à perpétuité.

Seule aime se promener sur les sentiers côtiers de bout de terre. Elle n’aime pas fendre la foule des samedi après-midi en ville. 

Seule craint d’étouffer au milieu des corps en mouvements. Elle n’a pas peur de respirer en compagnie des mots. 

Seule sait dire à ses amies « ayez confiance en vous ». Elle ignore la définition du mot confiance. Elle s’ignore par définition. 

Seule aime le rouge de la colère. Elle n’aime pas les traitres écarlates.

Seule ne compte plus les portes fermées. Elle cherche toujours ses clés. 

Seule connait les déflagrations du passé. Elle maudit les éclats de souvenirs sous la peau. 

Seule voudrait mettre dans l’ordre les lettres du mot famille. Elle déteste les jeux de société. 

Seule a effacé le portrait de sa mère. Elle aime frotter au sang. 

Seule n’est pas heureuse de posséder une enfance. Elle voudrait l’ensevelir sous une falaise de granit. 

Seule aime poser ses armes. Elle n’aime pas ses pensées bataille et son corps ruines. 

Seule ne sait pas articuler ce qu’elle sait écrire. Elle parle d’abandonner sa voix au plus profond d’une forêt sans son. 

Seule aime dessiner avec un doigt les contours du vide sur le sable mouillé. Elle n’aime pas revenir sur ses pas.

Seule aime aspirer la mélancolie à pleins poumons. Elle n’aime pas les mouchoirs qui absorbent les pluies d’iris.

Seule se sait seule. Elle le répète : « Je m’habite seule. Je me hante seule. Je me flaire seule. Je me méprise seule. Je me supporte seule. 

Je m’effraie seule. Je me noie seule. Je m’enterre seule. Je m’appelle Seule. Je suis Seule. » Seul le silence l’entend.