Goéland qui rit. Railleur.
Tourterelle qui se pavane, sur la plage.
On dirait que les oiseaux attendent l’été
pour se prendre pour des humains.

*

L’air est si chaud
qu’il fait entrer par la fenêtre
l’intimité aride du désert.

*

La mer
les bateaux
les pins parasol
les papiers froissés
les cheveux défaits
tout est mis en mouvement par le vent
souffle étourdissant d’avant le premier chant.

*

J’écoute les vagues
dans l’intranquillité de la nuit.
La nuit qui charrie les oublis
et dépose sur les cicatrices
des cristaux de sel.

*

Mon amour m’a emmenée en bateau.
Dans la crique où nous avons jeté l’ancre
les rochers se sont métamorphosés
en animaux métaphoriques.
Pendant notre sommeil agité par le roulis
ils ont dévoré la pulpe de nos rêves.

*

La mer nous berce
la mer nous chuchote
la mer nous clapote
la mer dissout notre mue.
J’en ressors rincée.

La forêt est pour les loups
les fous
et les enfants sauvages
pour qu’ils écoutent chanter les arbres
toutes essences confondues
bibliothèque de feuilles tremblantes
La forêt est pour les muets
pour ceux qui ne s’habituent pas à la violence
pour ceux qui ne veulent jamais rentrer à la maison
pour ceux qui ne savent pas lire les modes d’emploi
pour ceux qui écrivent sur des bouts d’écorces
pour ceux qui craillent comme des geais
ceux qui dansent sous la pluie tête nue
pour qu’ils se mettent à l’abri
du fracas des villes
et s’enivrent de l’haleine de la forêt

Les patins à roulettes

Juste avant le crépuscule. Ta lumière préférée : douce, dorée, enveloppante. Le jour s’étire comme un chewing-gum trop mastiqué. Peu importe l’heure. Tu continues à tourner. Tu tournes jusqu’au tournis. Le macadam refait à neuf est aussi velouté qu’un tapis précieux. Entre les bandes immaculées qui délimitent les places de parking au bas de chaque immeuble, les voitures aux couleurs pop sont alignées, chacune dans son lit pour la nuit. Le caoutchouc en contact avec le sol fredonne une musique répétitive et merveilleuse. Le tempo du roulis est donné par la force impulsée par chaque mouvement. Un pied puis l’autre, avec un léger balancement des hanches. En alternance, gauche / droite, gauche / droite, pour aller vite, de plus en plus vite. Pourvues d’un double roulement à billes, les roulettes font un cliquetis perceptible par toi seule. La vitesse maximale atteinte, tu bifurques, prends un virage, tourne et forme un grand cercle les bras ouverts et le regard tourné vers le ciel. Ivre de vitesse, de rêves, d’adrénaline, tu n’es plus au milieu de ta cité à l’heure du dîner, tu te trouves au centre d’un rond de lumière, sur la glace, les lames raclant la surface dure et gelée. Tu fends l’air et le vent créé par ton propre déplacement fait voleter ta jupe en Crêpe Georgette pailletée.

Il faut que tu t’arrêtes, tu exagères, tu le sais. Si tu sors la tête de ta bulle, tu perçois des éclats de voix, de rire, de vaisselles, accompagnés du tintement des couverts, partout autour. Le jingle du journal de 20 heures sonne l’extrême limite. Un bébé se met à pleurer.

Tu t’assieds sur le rebord du trottoir. Joues, front, cœur en feu. L’asphalte est encore chaud de tout le soleil absorbé pendant cette journée de juin. Tu détaches une à une les brides de tes patins à roulettes. Bientôt, il ne restera plus que le squelette des roues tant elles sont usées, taillées en biseau. Les freins sont rognés par les arrêts brutaux, les raclements sur le bitume ; des mouvements que tu as répétés des milliers de fois. Les brides en simili cuir se fendillent à l’endroit des œillets les plus utilisés. Pour leur redonner du brillant, tu souffles de la buée sur le pont de chaque patin et avec le bas de ton T-shirt tu lustres l’acier. Ce ne sont pas des patins ordinaires. Ils sont magiques. Ils te transforment en championne du monde de patinage artistique, en Super Jaimie, en oiseau de paradis. Quand tu les fixes à tes baskets, tu n’es plus une enfant de dix ans dénuée de tout pouvoir. C’est ce que tu vas expliquer à tes parents en rentrant, juste avant la tombée de la nuit.