- d’abord, il n’y a pas
de calcul à faire
il faut laisser advenir - on peut cependant
apprendre à retourner les braises
aiguiser son tison - on peut suivre le feu
à la trace, y compris
sous la mer :
la socialisation des petites filles
favorise
à la moindre flammèche
l’arrivée des pompiers - (soyez pompière
pyromane) - les circonstances propices
à l’embrasement
sont les suivantes :
un journal sur la table
une chenille écrasée
un vase rempli d’eau
qu’on a posé dans la cour
par temps mauvais
les larmes de votre sœur
un dîner de famille
une énième valise sur le dos
d’un âne bâté
un craquement d’allumette
une parole d’acier
un silence de plomb, d’étain,
ou déplacé - et le plus difficile :
quand la soupe déborde, il faut
réprimer le réflexe
de la bonne ménagère
il faut laisser la main devenir
indocile ; il faut
se laisser faire
il n’y a plus de feu doux, plus de main
invisible
pour réguler l’ambiance
d’un foyer
délétère
il faut risquer sa peau, et sa place
sa réputation de bonne
cuisinière
il faut faire déborder, et même
en rajouter, même cracher dans la soupe
cracher tout son venin, se vider,
se vautrer
et il faut accueillir,
sereine, les conséquences :
ce soir la soupe, la soupe
sera mauvaise
Catégorie / Liv Pastori Charbonnier
Hangry girl
Quand elle est avec des amies, la faim la rend méchante. Elle n’écoute plus, elle s’impatiente, se ferme comme une huître. Elle essaie de prêter attention à l’histoire que lui raconte sa copine Sarah, mais des jurons s’immiscent dans son flux de conscience. Ils suivent une courbe exponentielle en outrance et en nombre : « Ferme-là », « Va chier », « Crevure », « Saperlipopette », « ntm », « On peut aller s’faire un falafel là-maintenant-tout-de-suite ? »
Elle essaie de lutter, de se faire réceptacle des miettes d’histoires qu’on lui balance, mais sa faim n’acceptera que des miettes de concret. Tout autre stimulus ne l’incitera qu’à s’extérioriser, à hurler-cogner-taper-dans-des-canettes. Alors elle cherche « métabolisme rapide » sur internet et trouve un joli mot anglais : hangry. Elle inspire. « Hangry, dit-elle, is where I belong. »
Au début, elle pensait qu’être hangry serait son arme secrète. Elle qui ne se mettait jamais en rogne, qui laissait même les autres marcher dans ses chaussures, se changeait en lionne aux muscles tendus dès qu’elle avait la dalle. Elle se disait que, si elle se faisait attaquer dans la rue, elle réagirait au quart de tour, trouverait un exutoire à cette violence et, du même coup, vengerait le genre féminin par un kick bien placé (entendre : droit dans les coucougnettes). En réalité, cette colère était bizarre. Une fois, on l’a bousculée près d’un arrêt de bus. Elle a senti la rage grandir, gondoler au fil de ses veines et veinules, s’arrêter au bout de ses doigts. Là, la faim n’a pas voulu laisser la rage partir, alors elle a ouvert une bouche dans l’estomac afin de l’aspirer. Puis la faim a fait une boule de toute cette rage, a dribblé avec dans tout le corps, et a marqué un panier qui est ressorti par les yeux. Elle (pas la faim, pas la rage, mais la propriétaire de ce corps pris d’assaut) n’a pas crié, n’a pas tapé ; elle a fondu en larmes et, jusqu’au soir, a réprimé un kebab craving apparu soudainement.
Au fil des jours, la faim l’érode. Elle ne veut plus sortir : elle redoute les autres et leur métabolisme indolent, anticipe l’irritabilité, l’arrêt dans toutes les boulangeries du coin pour acheter des fougasses. Alors elle se terre dans son lit, s’asservit à son ventre. Elle sait qu’elle va devoir changer de stratégie. Apprivoiser la faim, lui donner des contours. Lui parler comme à un petit animal, lui dire : « Faim, faim, tiens-toi tranquille ; si tu es sage, je te donnerai des fougasses, des myrtilles et tout ce que tu voudras. » Elle tend son bras vers la table de chevet, sur laquelle se trouvent un carnet et un crayon. Elle écrit : « Hangry is not my fate. »