comment rendre justice au feu qu’on nous a appris à taire

  1. d’abord, il n’y a pas
    de calcul à faire
    il faut laisser advenir

  2. on peut cependant
    apprendre à retourner les braises
    aiguiser son tison

  3. on peut suivre le feu
    à la trace, y compris
    sous la mer :
    la socialisation des petites filles
    favorise
    à la moindre flammèche
    l’arrivée des pompiers

  4. (soyez pompière
    pyromane)

  5. les circonstances propices
    à l’embrasement
    sont les suivantes :
    un journal sur la table
    une chenille écrasée
    un vase rempli d’eau
    qu’on a posé dans la cour
    par temps mauvais
    les larmes de votre sœur
    un dîner de famille
    une énième valise sur le dos
    d’un âne bâté
    un craquement d’allumette
    une parole d’acier
    un silence de plomb, d’étain,
    ou déplacé

  6. et le plus difficile :
    quand la soupe déborde, il faut
    réprimer le réflexe
    de la bonne ménagère
    il faut laisser la main devenir
    indocile ; il faut
    se laisser faire
    il n’y a plus de feu doux, plus de main
    invisible
    pour réguler l’ambiance
    d’un foyer
    délétère
    il faut risquer sa peau, et sa place
    sa réputation de bonne
    cuisinière
    il faut faire déborder, et même
    en rajouter, même cracher dans la soupe
    cracher tout son venin, se vider,
    se vautrer
    et il faut accueillir,
    sereine, les conséquences :
    ce soir la soupe, la soupe
    sera mauvaise

Hangry girl

Quand elle est avec des amies, la faim la rend méchante. Elle n’écoute plus, elle s’impatiente, se ferme comme une huître. Elle essaie de prêter attention à l’histoire que lui raconte sa copine Sarah, mais des jurons s’immiscent dans son flux de conscience. Ils suivent une courbe exponentielle en outrance et en nombre : « Ferme-là », « Va chier », « Crevure », « Saperlipopette », « ntm », « On peut aller s’faire un falafel là-maintenant-tout-de-suite ? »
Elle essaie de lutter, de se faire réceptacle des miettes d’histoires qu’on lui balance, mais sa faim n’acceptera que des miettes de concret. Tout autre stimulus ne l’incitera qu’à s’extérioriser, à hurler-cogner-taper-dans-des-canettes. Alors elle cherche « métabolisme rapide » sur internet et trouve un joli mot anglais : hangry. Elle inspire. « Hangry, dit-elle, is where I belong. »

Au début, elle pensait qu’être hangry serait son arme secrète. Elle qui ne se mettait jamais en rogne, qui laissait même les autres marcher dans ses chaussures, se changeait en lionne aux muscles tendus dès qu’elle avait la dalle. Elle se disait que, si elle se faisait attaquer dans la rue, elle réagirait au quart de tour, trouverait un exutoire à cette violence et, du même coup, vengerait le genre féminin par un kick bien placé (entendre : droit dans les coucougnettes). En réalité, cette colère était bizarre. Une fois, on l’a bousculée près d’un arrêt de bus. Elle a senti la rage grandir, gondoler au fil de ses veines et veinules, s’arrêter au bout de ses doigts. Là, la faim n’a pas voulu laisser la rage partir, alors elle a ouvert une bouche dans l’estomac afin de l’aspirer. Puis la faim a fait une boule de toute cette rage, a dribblé avec dans tout le corps, et a marqué un panier qui est ressorti par les yeux. Elle (pas la faim, pas la rage, mais la propriétaire de ce corps pris d’assaut) n’a pas crié, n’a pas tapé ; elle a fondu en larmes et, jusqu’au soir, a réprimé un kebab craving apparu soudainement.


Au fil des jours, la faim l’érode. Elle ne veut plus sortir : elle redoute les autres et leur métabolisme indolent, anticipe l’irritabilité, l’arrêt dans toutes les boulangeries du coin pour acheter des fougasses. Alors elle se terre dans son lit, s’asservit à son ventre. Elle sait qu’elle va devoir changer de stratégie. Apprivoiser la faim, lui donner des contours. Lui parler comme à un petit animal, lui dire : « Faim, faim, tiens-toi tranquille ; si tu es sage, je te donnerai des fougasses, des myrtilles et tout ce que tu voudras. » Elle tend son bras vers la table de chevet, sur laquelle se trouvent un carnet et un crayon. Elle écrit : « Hangry is not my fate. »