POINT LISSE
Je recrache les cheveux lisses des petites filles engourdies
Je ne veux pas patiner comme elles sur la verdure de leurs espérances.
Je préfère l’ombre à la plaine ensoleillée de leur renoncement.
Je vis d’anfractuosités, je ne veux pas de leurs fronts lisses.
Je ne veux pas de leur visage dégagé.
Je ne suis qu’une piètre débarbouillée.
SI LISSE
Elle marche sur la poutre.
Elle exécute un saut de chat.
Elle a de l’assurance.
Elle regarde droit devant. Mais que regarde-t-elle ?
Elle a les mains recouvertes de magnésie. Elles sont lisses comme des rubans de soie.
Elle ne peut imaginer de conversations à bâtons rompus. Toute son attention est sur le prochain saut.

LISON
Tu as mis la main dans le sac. Encore une fois. Ce n’est pas nouveau.
Tu es sale ma fille. Regarde toi. Des poils recouvrent ta peau.
Tu rassembles tes affaires dans une mallette. Tu y caches ce que tu as volé. Tu leur a volé leur grâce pour en faire une cocotte en papier.
Tu aimes seulement jouer. Jouer est dans ton sang.
Tu as la pilosité des orangs-outans.
Tes genoux saignent.
Tu triches. Tu mens. Tu as des yeux derrière la tête, on ne peut pas te tromper.

POINT LISSE
Je recrache les boutons de manchettes. Je bouche mon nez : ne sentirai pas l’eau de Cologne.
Je saute à cloche-pied sur les mines mignonnes et baisse mon froc pour pisser sur le divan.
Je ne regarderai pas le soleil se coucher, n’irai pas à la plage avec les chiens fous.
Je suis foutue d’avance. Brisée par la solitude et les médicaments.
Je suis en pagaille. Je piétine les fleurs sauvages. Je bois le vin rouge et crache des morceaux de noix.

SI LISSE
Elle ouvre l’herbier. Regarde les fleurs séchées. Elle ferme le livre, prend un grand verre d’eau.
Elle manipule l’épaisseur de son ombre comme on manipule des concepts. Ce qu’elle laisse derrière elle c’est un fleuve de pourquoi.
Elle aide. Met la main à la pâte. Range ses chaussures. Voit la vie en grand. N’a pas de regrets. Est prise de vertiges.
Elle sent le melon. Elle sucre une fraise. Dort debout.

NIET
Tu dis au revoir à tes parents. Sur le pas de la porte, un signe de la main.
Tu as la frange épaisse. Tes yeux sont secs derrière tes verres d’hypermétrope. je t’appelle « ma soeur N ».
Tu ranges tes soupirs dans une boîte à chaussures, voilà qu’ils sont partis, tu réclames le silence .
Tu es un poisson. Ta langue a le goût des truites.

Nous épluchons des pommes.
Il a les manches relevées de celui qui a tout compris.
il a dit « quelqu’un de noble ». De qui parle-t-il ? Je ne suis pas.
Hier il a oublié chez moi un sac et ses pommes achetées au marché.
Aujourd’hui nous épluchons les pommes et préparons du boudin. Nous sommes chez moi.
Il redécouvre mon appartement entièrement lambrissé. Il dit « il est orienté nord sud ».
Il passe de la cuisine au salon, tire les rideaux bleus.
Le maquillage à mes yeux coule à cause des oignons.
J’ai le sentiment d’être à la fin de ma vie. Il ne s’en aperçoit pas.
Son air est radieux.
C’est un mauvais jour.
J’ai passé quatre heures ce matin à écouter des gens pleurer.
Une femme dont le mari a pris l’habitude de la violer la nuit. Elle dort à présent dans le salon. Elle n’arrive pas à le quitter. Porter plainte. Autrefois c’est son frère qui la violait. Le frère s’est pendu. Elle ne s’est pas rendue à l’enterrement.
Dans la famille on parle.
Je lui ai dit « je vous crois ».
Nos mains se rencontrent dans le saladier. Il y a les quartiers de pommes qu’il redécoupe après moi.
Il fait les finitions.
Qu’importe qu’elles soient belles elles vont être mangées !
Il ne pense pas pareil.
J’ai des petits yeux. Fatigue. Écouter les personnes seules
7h du matin. Tristesse. Solitude. Violence.
Je ne suis pas seule.
Je suis avec lui.
Nous cuisinons. Il aime faire à manger. Moi je le suis.
Plus tard nous nous hâtons pour rejoindre le théâtre. Je passe à la médiathèque prendre de la poésie et quelques CD.
Nous allons voir une pièce intitulée « La mécanique du couple ».
Je déteste. Il n’est pas loin de me rejoindre.

Il défait son manteau, l’accroche au mur.

Le mur est fendillé. Dans la nuit on ne voit pas ses craquelures. Comme des fils tordus par le rire.  

Je m’éclaire de peu.

Il s’allonge sur le canapé de velour. Comme tous les jours il attend.

La pierre posée sur la table du salon, pousse son chant. Une plainte.  

Elle est à l’unisson avec le tiroir-caisse de la salle du fond, au rez-de chaussée.

Il croise les jambes, ses chaussures sont crottées. Il ne les a pas retirées.

Sa manche trempe dans la tasse. Il ne s’en aperçoit pas. Il est plongé dans ses pensées, ou est-il dans la vague ?

Les pensées arrivent par centaine, en passant par l’espace du dedans, de l’histoire, des replis de l’intime.

La vague, elle, est une chienne. Un rictus. Je ne supporte plus sa présence aveuglante.

Je ne veux pas lui retirer ses chaussures, je passe donc devant lui pour rejoindre la fenêtre que j’ouvre. Dehors est un matin d’avril sans bruit. Je ferme la fenêtre sèchement. Clac. Bien sûr il ne me dit pas tout. Ses cernes. Son odeur de terre. Les griffures sur les mains et dans le cou.

Je ne sais où me mettre. Son corps au repos a pris tout l’espace du salon. Ses mains ne bougent pas, croisées derrière sa tête.

Je n’ose pas le déranger. J’ouvre une bouche puis la referme, mon souffle est lent.

La table sur laquelle je suis accoudée ressemble à celle de ma mère. Celle qu’il y a dans la première pièce de la maison quand on entre. Des gerbes de fleurs.

Je roule une cigarette. Il lèche son pouce. Il y a du miel du pain. Nous partageons ce lieu, cet espace. A présent je suis comme une mouche dans un bocal. Je vais de la table basse au guéridon, de la cuisine

J’entre dans le précipice de son histoire.