L’enfant et la tondeuse

La verdure avait éclaté début mai à la fin d’un hiver sans froid. La nature était un tableau de feuilles brillantes dont chacune semblait avoir choisi son propre vert. De la terrasse, je voyais quatre collines se chevaucher jusqu’à s’ouvrir au loin sur ce que j’imaginais être la forêt noire. J’avais suffisamment de hauteur pour voir les jardins des maisons situées en contrebas. Sur une terrasse aux carreaux blancs, une femme en robe plantait des fleurs. A côté d’elle je voyais la tête d’un homme appuyé contre un fauteuil brique. Ou bien était-ce le tronc d’un palmier en pot. Je fronçais les sourcils mais la distance et le soleil me trompaient et je passais d’une image à l’autre sans parvenir à déterminer laquelle était vraie. La vallée était un cadre idyllique sans cesse troublé par le bruit des tondeuses. Après une heure dehors, la peau des chevilles me brûlait et je portais une vive haine à tous ces hommes au torse luisant qui ne pouvaient s’empêcher de discipliner la nature et de violer mon silence. A eux tous ils faisaient autant de bruit qu’une ville. Je me rappelais le hurlement des chiens dans les chenils de mon enfance et me demandais quel bruit était le pire. A dix heures il y eut une accalmie et je pus entendre le son des oiseaux et des cloches. Au bout d’un moment, ma bouche devint pâteuse et mes yeux se déposèrent à l’arrière de ma tête.


Je me réveillais brusquement quand mon menton chuta de ma main. Un enfant se tenait dans le jardin. Je me redressais aussitôt, prête à parler, mais quelque chose dans son attitude m’en empêcha. Il était de profil, et très statique pour un enfant de cet âge. Cinq ou peut-être six ans. Non pas que j’avais souvent l’occasion de côtoyer des enfants, mais je savais qu’ils ne pouvaient s’empêcher de bouger. Au moment où j’allais me lever pour l’approcher, le voisin de droite alluma un rotofile. Je sursautais. Je me souvenais parfaitement qu’il avait déjà débroussaillé la veille et je pestais à l’idée de sentir de nouveau les émanations d’essence de son engin. Le bruit ne fit même pas frémir l’enfant. Je voyais mal son visage car le soleil se reflétait tout entier dans le pare-brise d’une voiture garée plus bas. De là où j’étais, j’avais l’impression que quelque chose dans son visage était déformé, comme si la courbe de sa mâchoire était rompue et j’eus soudain peur de découvrir une gueule cassée. Peut être avait-il été défiguré par un chien. L’enfant ne bougeait toujours pas et à présent j’étais effrayée de m’en approcher. Je me demandais s’il m’avait vue. Je me mis à respirer très doucement et je ramassais mon corps au creux de mon ventre comme si cela pouvait me permettre de disparaître. Sur la terrasse en contrebas, l’homme palmier continuait de prendre le soleil sans bouger. Quand je ramenais mon regard dans le jardin, l’enfant me faisait face. Je me levais immédiatement et je vis que son visage n’avait rien d’abîmé. L’iris de ses yeux était presque translucide.


Je lui demandais ce qu’il faisait là. Il haussa les épaules. Je lui dis mon prénom pour qu’il me donne le sien mais la ruse ne donna rien. Je lui demandais s’il connaissait la maison, s’il connaissait quelqu’un qui vivait là, s’il habitait à côté. Il murmura quelque chose que je ne compris pas à cause du bruit des tondeuses. Je lui proposais de répéter, ce qu’il ne fit pas. Comme il avait planté son regard dans le massif de lavande et que depuis mon arrivée j’étais sans cesse brutalisée par le bruit des tondeuses je sentis monter en moi une haine de propriétaire. Je lui dis que j’avais loué la maison pour un moment et que j’aimerais qu’on n’entre pas dans le jardin tant que j’étais là. Je précisais que je ne connaissais pas ses habitudes, mais que j’avais payé pour cet espace. Comme il fronçait les sourcils je me sentis obligée de me nuancer. Je lui dis que plus jeune j’avais vécu en internat et que la sociabilité ne m’avait pas déplu mais que je me trouvais à présent dans une phase où j’avais besoin de calme. J’ai encore dit que je préférais qu’il n’aille pas répéter à ses parents ou au voisinage que j’étais quelqu’un de désagréable. J’avais seulement besoin qu’on respecte mon espace. Comme il ne bougeait toujours pas je lui demandais si on père aimait passer la tondeuse. Je finis par lui dire que je voulais qu’il parte. Il continuait de fuir mon regard et je cru qu’il ne partirait jamais. Et puis d’un coup il s’enfuit en courant et je le vis remonter la rue jusqu’à la forêt. Le rotofile voisin se tut et je restais seule avec une sensation désagréable. Je rentrais à l’intérieur et fermais toutes les portes et les fenêtres.

Mariana

Mariana,

Est-ce que le désir donne la vie ?

Il faut que je te raconte, Mariana.

J’étais morte.

Au printemps la nature poussait les feuilles dehors mais moi j’avais le dos tordu vers l’avant et les genoux qui remontaient sous la mâchoire. Un corps de pantin en carton. Abîmé comme si je l’avais découpé en maternelle et que la peinture avait séché dans un tiroir pendant trente ans. En passant les attaches parisiennes dans les trous, au moment de plier les tiges en laiton, je ne savais pas que c’était mon corps d’adulte que je pliais.

A la fin de l’été mon corps était devenu si mou qu’il coulait sur le sol. Je ne pouvais plus marcher car il fallait sans cesse que je le ramasse. Ma grand-mère me disait Tiens-toi droite mais je passais mes journées repliée dans le coin d’un canapé noir.

Et puis l’automne est arrivé et je n’attendais rien d’une saison qui ramène la nuit à quatre heures. Je pensais que mon corps finirait de disparaître et que bientôt j’allais flotter dans l’hiver comme un feu follet translucide.

Mais le désir m’a sauvée, Mariana.

J’ai vu sa bouche. Les incisives qui se chevauchent. La canine qui mord la lèvre. Le lendemain j’ai caché mes vergetures sous mon jean et j’ai peint mes ongles en coquelicot.

Un soir je me suis trouvée au pied d’un mur avec mon désir de l’autre côté. J’avais l’alcool au cœur et la tête en brume. J’écrivais compulsivement un poème sur mon téléphone pour m’empêcher de penser. Si j’avais su brûler des pigeons bouillir des plantes parler à la lune jeter dans le feu. J’ai hésité longtemps et puis j’ai pensé, ce ne sont que deux feuilles de plâtre qui enserrent une laine de verre. Je vais traverser.

En m’approchant de la cloison j’ai entendu une voix qui crépitait. Une voix qui parlait à mon désir au téléphone, qui criait dans un mégaphone, qui couvrait le bruit des motos et qui portait jusqu’au lac. Une voix qui grésillait dans les rues désertes écrasées de soleil et qui crachait : ton désir peut bien crever là.

J’ai pris mon désir je l’ai caché sous mon t-shirt.

Maintenant je le porte avec moi, Mariana. J’entends l’été à travers la fenêtre.