La nuit

la nuit
la nuit m’a ouvert les bras
le crachin
le crachin a baigné mon front
l’amour
l’amour m’a portée comme le vent dans le ciel et sous la terre
l’amitié
l’amitié fut exigeante
le silence
le silence fut un refuge et une prison
le travail
le travail m’a détournée de moi-même
la famille
la famille est indicible dans ce poème
la main
la main m’a sauvée en me donnant un but
le temps
le temps s’en est allé
pourquoi les choses telles qu’elles sont ne te suffisent-elles pas ?
je cherche un morceau de moi qui s’est perdu quelque part

Je vais mal et soudain la mer surgit

je vais mal et soudain la mer surgit

bleue
bleue

profonde et vaste
dans les cercles usés de mes yeux
le mouvement régulier de l’eau
soigne soigne
mes cernes déroulés tout entiers sur
mes joues
ils trempent dans l’écume dans le sable
ils sèchent avec les seiches
ils s’égouttent mollement parmi les
corps mous

je regarde les algues et les coquillages
qui ondulent étincellent dans l’eau verte
mouchetée d’or
les petits poissons qui passent
et les crabes
les vivants et les morts

alors
alors

doucement doucement
les douleurs dans mon dos se dissipent
les cormorans se penchent pour boire
au bord de mes iris
mes joues reprennent des couleurs
une voile blanche traverse
je crois reconnaître la Bisquine

que c’est beau

que c’est beau que
ce phare ces rochers ces bateaux
que c’est beau
d’avoir des yeux pour voir et une peau
pour sentir
la caresse familière du vent
qui emporte
le mal dans ma tête
et les larmes arrêtées aux écluses de ma
gorge

c’est beau la mer

La joue contre la roche

la joue contre la roche je risque un
regard vers le bas

j’observe tout ce temps passé avec ce
soleil dans la poitrine et cette incapacité
à l’arroser

je scrute le paysage en quête des
origines
mais mes yeux myopes me font défaut
j’ignore quand il est apparu quand il a
commencé
à déployer
ses rayons rouges et or
dans la terre humide et parfumée
de mon corps

de grands oiseaux passent au-dessus
des arbres et des rivières qui
s’entrelacent dans la caresse du
crépuscule
ils portent sur leurs ailes des villes
arpentées cent fois à pied
par tous les temps
au rythme des années

les années passaient oui pourtant je
n’arrivais pas à m’y mettre vraiment
j’avais toujours mieux à faire j’étais
paralysée devant l’écran blanc
je trouvais mauvais
tout ce que j’écrivais
il y avait un gouffre immense dans ma
vie entre ce que je disais de moi
et ce que je faisais

le soleil attendait sous ma peau
il rouillait un peu je craignais qu’il se
nécrose

maintenant j’écris

la joue contre la roche je risque un
regard vers le haut

je ne vois rien que des formes floues
mystérieuses

je scrute le paysage en quête des
devenirs
mais mes yeux myopes me font défaut
je ne distingue pas le sommet

j’ai mis tous mes œufs dans le même
panier
j’ai tout misé sur l’astre incandescent qui
forme une bosse sous ma robe
dans mon décolleté
j’ai tout misé
sur cet espoir ardent

je me remets en mouvement
le long de la paroi
un appui après l’autre
sous mes doigts
sous mes semelles
je trace une ligne verticale
au fil de mon ascension
de l’encre
coule par ma bouche par mes pores par
mon sexe
je trace une ligne suspendue dans la
lumière violette
parfois passent à ma hauteur des anges
solitaires leurs ailes sont en papier
froissé des baleines qui chantent leurs
corps sont lourds et familiers

j’ai mis tous mes œufs dans le même
panier
ce soleil sous la peau
c’est ce qui me fait tenir
accepter la répétition
la banalité
la chambre glacée dépouillée
les champignons sur les murs
les fourmis dans le tapis
le métro
le bureau blanc
la chaise vissée devant l’écran
même la solitude
même la possibilité que cela dure
longtemps que cela prenne du temps
j’accepte tout

pourvu que le soleil se déploie étire ses
cheveux rouges ses pierres précieuses
autour de moi

j’ai mis tous mes œufs dans le même
panier
j’ai fait un vœu
je ne veux pas savoir à quoi cela
ressemble de l’autre côté
je veux que la lumière que les cieux
grandioses gigantesques embrasent
mes yeux embrassent mes mains c’est
mon Everest à moi et je sais bien
au fond
qu’il sera tiède ce sommet dont je ne
sais rien
dont je ne sais pas s’il existe pour moi
peut-être qu’au-delà des nuages c’est le
vide
je sais qu’on se fait à tout que des astres
et des montagnes à conquérir il y en a à
la pelle mais comprenez
aussi loin que je me souvienne
c’est grâce à ça qu’il y a du sens
c’est grâce à ça que je m’aime

que je me projette incandescente
aveugle inquiète
à travers l’existence absurde
comme une comète

il me faut bien un rêve pour vivre
pourvu que ça marche me dis-je
mais si ça marche

que faire après