Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Marie Chalamette

  • Parfois le gris enfume
    Il noie le désir

    On se vide de notre substance

    J’ai vécu ces torpeurs transitoires
    Que l’on croit infinies
    Ces absorptions d’énergie

    Trous blancs perçants dans la poitrine

    Invisible mal

    Coulait
    – Méticuleusement –
    Le bateau de mes pulses

    Perforait
    Mon élan
    De goûter au jour nouveau

    Quand ces creux reviennent au cœur
    Maintenant je flotte
    Le courant m’emmène
    Je ne lutte plus

    Je sais la rive
    Toujours au bout

    Cette errance
    Qui a début et fin
    Ne m’angoisse plus

    Je dérive en sommeil

    Lorsque je mets pied à terre
    J’avance tranquille dans les fourrés

                                      Et

    Une mûre se tient là
    Une mûre juteuse
    Ses grains larges assemblés
    Le soleil et la pluie 
    Au cœur de cette baie

    Elle me fait de l’œil
    Sur sa branche d’épine
    Trop haute pour le bras
    Je me hisse
    Sur la pointe
    Gagne un ou deux centimètres

    Le fruit fond
    Mes lèvres bleuissent
    Le sourire revient

    Cela tient dans le creux de la main
    Comme une pépite noire

    Un fruit sauvage par les chemins                             
    Offert aux vents                                             
    Et à qui veut

    L’enfance en bouffée
    Dissipe les démons

    Un fruit du temps

    Simple et miraculeux

  • Deux mains

    Les phalanges pleines
    Foudroyantes

    Sillons maculés
    Labour du bruit
    Pour rien

    Corps tracté 
    Extension 
    Des capteurs 
    Nerveux
    Sous la pulpe

    Chahut poplité 

    Tibia
    Mollet
    Métatarse 
    Zones d’enfléchures 

    Corps dressé

    Charpente 
    Isotrope

    Echo musculaire
    En sommeil
    Os nerveux
    Fascia vrillé
    Désaxé
    Brûle 

    Chaque tenseur
    Vérouille
    Quadrille
    Enserre

    Asphyxie

    « En Chantier »

    Soigne 
    Tes
    Ramilles
    Au 
    Bout 
    De
    Ces
    Dix 
    Doigts

    Sous la ravageuse

    Rayons délicats

    Dessus
    Déployant
    Une chevelure 
    Geyser

  • Les mots dégorgent

    Ils dégorgent sur des papiers de sons
    Des antennes de sens 
    Les odeurs plein les trous des pages

    Racines montantes
    Mes yeux s’accrochent entre deux lignes
    Les barres d’espace en lecture

    Simple et pur mystère que ce canevas 

    Qu’est-ce qui les tient les mots,
    qui les tient ensemble ?
    Quel lien sommaire, invisible et coriace ?

    Je vois la phrase comme un chapelet
    Un chapelets d’œufs à naître 
    Petits grains noirs
    Posés sur une flaque blanche

    Pacte tacite, indéfectible 

    Puzzle noué 

    Les mots ne se délitent que sous nos pupilles ouvertes 
    Monde silencieux qui se met à parler
    Dans le noir des pupilles
    Les miennes aussi se diffractent
    Cherchent les interstices plus que les pavés 

    Je les observe bien grand, ces mots
    Entre deux lames
    Je vois la vie qui circule

    Poèmes mis en culture 
    Dans nos boîtes de pétri

    Une vie grouillante et sage
    Pleine de ces mots alignés 

    Eux, ils frissonnent d’être lus
    – Jambes d’impatience –
    Mais se tiennent là, toujours, droits 
    Unis dans la page
    Fidèles à leur fonction

    Microcosme mystérieux et babile
    Immobile

    Et si l’écriture n’étaient que ces liens « entre »

    Ces petits fils de rien

    Ces vides à nourrir

    Les mots fonctionnels 
    Comme des briques utiles

    Et l’écriture, les ellipses 

    La phrase, une ligne d’eau 

    Entre deux mots
    Deux nœuds 
    Ce câble qui sauve de la noyade
    Puissant

    Seulement le squelette de l’écrit 
    Plus que ça 
    Le câblage 
    La trame essentielle et incomplète 

    Pour le reste, nos respirations 

    Les vivantes courbures

  • J’entends le souffle des démons 

    Ils nous asphyxient

    Nous tétanisent 

    De leurs annonces sépulcrales

    Je me dis qu’il reste le bahut et la boge

    Je me dis la puberté 

    Et alors ?

    Sous leurs capuches

    Des forces beaucoup plus vives que tous leurs octets

    Je me dis la nouvelle matière grise

    Et encore ?

    Ils textotent en boucle

    Ils se débattent aussi dans le fake

    Mais leur conscience est au cordeau 

    Et donc ?

    Je me dis qu’ils ont des esprits mordants

    Que le chaud engourdit leurs frayeurs

    Qu’ils retourneront les systèmes 

    Et demain ?

    Je me dis que dans leurs mondes

    Les zébrures sont fleuries

    Les digues cèdent 

    Les ponts filent

    Et aussi ?

    Je me dis qu’avec eux on trouera tous les mépris 

    On percutera le cupide

    Les fabricants de la surchauffe générale

    Le burn-out terrestre 

    Je me dis

    Que la rage de vie aussi se dégaine 

    En prise de terre des forces tendres

    Les jeunes torpillent le tout silicon

    Les vieux replantent les vergers 

    Retournement de la vallée 

    Du côté face 

    Côté vivant

    Je me dis 

    Remise en jeu 

    J’utopise

    Mais ils vigoureusent tant

    Les chapeaux blancs des hackers

    Allez 

    Reset ?!

  • Autrefois vivaient trois femmes dans la même forêt, sombre et marécageuse. La femme squelette, la guérisseuse nue et la peintre diabolique. La première cliquetait, la deuxième cueillait, la troisième transportait sa peine. Elles s’étaient toutes les trois isolées du monde, chassaient, pêchaient et buvaient l’eau à la dernière des sources. Leurs bouches avides dirigées vers le dernier filet d’eau pure aux alentours. Elles s’entraidaient. 

    L’une des trois avait un tempérament à tuer les oiseaux. Elle était ivre de sa propre rage, une rage croissante depuis son plus jeune âge. Fort heureusement, elle soulageait ses colères à coup de pigments sur les rochers. Des peintures rageuses qui la laissaient exsangue pendant plusieurs jours mais qui, comme une saignée, la revitalisaient et l’attendrissaient. 

    Un jour, pourtant, son énergie créatrice s’est tarie. La vie apprend que ce dont on ne prend pas soin dépérit. Elle restait sourde aux appels des deux autres femmes qui veillaient sur elle et la voyaient se dessécher. Elle perdit donc un matin le goût de la couleur et des gestes de peindre. Sans cette purge régulière, elle devenait folle. De rage et d’agonie. 

    Elle voulut disparaître mais ne supportait pas de laisser ces deux forces de la nature, ces deux femmes libres devant l’adversité, continuer de danser de tout leur saoul. Elle ne pouvait pas imaginer relever la tête ni se soulager de son mal en les laissant en vie. La jalousie avait parlé. C’était décidé, elles devaient périr avec elle. Elle les emporterait dans son sillage funèbre. 

    Elle peint alors, avec son propre sang vicié, deux vieux châles en traçant des signes ensorcelés. Des signes diaboliques qui absorbent les élans, terrassent les envies, noient les forces vives. 

    Une fois offerts et portés sur les épaules, la transformation opéra comme prévu. Les deux femmes perdirent instantanément l’instinct qui d’habitude les accompagnait. Sous la lune, les deux châles s’agitaient. Une danse fiévreuse et trépidante, sans répis et sans fin. Sans plaisir et sans joie. Un rythme effréné qui laisse hors d’haleine.

    Le corps habité et vide, jeté au sol, elles tressautaient sans conscience. Le mauvais sort, le toxique, allaient avoir raison de leur corps et esprit. Tête engourdie et diable au cœur, elles sombraient. Bien loin de leur Soi et de leurs tendres réparations qui les avaient accompagnées jusque là.

    Elles étaient déjà presque perdues quand un rayon de lune les extirpa de leur sidération et par là même du maléfice. Un silence se fit. Enfin dans l’immobilité, elles suffoquaient les yeux exorbités. Comme une reprise d’air après une trop longue apnée. La conscience revint sur leur esprit brumeux. 

    L’une reprit confiance en ses os, l’autre reprit confiance en sa peau. Leur socle fiable. La vie reprit ses droits et les joues des couleurs. Les signes de la mort ne s’y trompèrent pas et quittèrent les châles en voltigeant. Ils se posèrent alors sur le corps inerte de la troisième déjà froid.

  • La graine est nue.
    Opaque.
    Close.
    Elle pèse peu.
    Elle est plus que sèche.

    Chaque graine paraît morte.
    Matière inerte, sans même frémir.
    Quantité de poids-plume qui pèse au sol.

    Elles sont obscures.
    Elles sont seules.
    Elles sont patience.

    Armure de terre brûlée.
    Sans oxygène.
    Sans sécrétion.

    Ténèbres vides.

    Puis la vie humide se pointe.
    Elle explose la coque.
    L’énergie concentrée éteinte s’échappe de la graine fendue.
    Radicule, follicule, nervure.
    Du grandissement Terre-Ciel.
    Et ce simple pépin au centre.

    Absorber. Libérer. Expanser.

    Tout un champ dans cette graine.
    Tout un tronc dans cette graine.

    Même des sillons fatigués.
    Même des zones ébréchées.
    Même des déserts d’épines.

    Sous ce fin tégument.
    Dépouillé.
    Tous les vergers.
    Tous les géographes.
    Toutes les botaniques.
    Tous les plats du monde.
    Toutes les herbes de feu.
    Tous les chants d’oiseaux.
    Tous les awalés.

    De ce nœud tout sec.
    De ce noyau de silence.
    Réhydratation.

    Et une croissance.
    Un germe magnifique.
    Et même toi.
    Et nous.

    Toujours,
    même nos vies,
    nos vies en sursie,
    nos vies en suspens,
    cachées sous l’épiderme,
    attendent la saison des pluies.

  • J’ai un corps qui bâille
    Je balbutie
    Les mots suspendus
    Au bout des langues
    D’autres cascadent 
    Se télescopent

    J’ai dans le cerveau
    Expressions Emmêlées 
    Syntaxe Floue
    Syllabes Manquantes

    J’ai le manque d’air
    De sons suffoqués
    De pensées muettes

    J’ai les mains bavardes pour compenser

    Sous la peau j’ai des éclats 
    Echecs Consolés
    Baisers Perdus
    Secondes Immenses

    Dans les carnets j’ai des fragments
    Lettres Déchirées, 
    Photos Jaunies, 
    Vertiges en noir et blanc

    Des tumultes de toutes sortes 
    Sous la surface 
    De l’extérieur 
    Lisse et plate

    J’ai au creux des mains
    roulis, espoirs, déconfitures 
    Et failles émiettées 

    Mais je vis
    Riche de ces parcelles 

    Parfois on croit être vivant 

    On se croit perdu ou sauvé
    On croit être fixe 
    On croit à l’immobilité

    On croit à la mort triste 
    Au bonheur capricieux
    A l’ordinaire méprisable 

    On croit que les rêves soupirent de nuit

    On croit les disputes graves
    Les déceptions anodines

    On croit nos théories vraies
    Et on se croit illégitime 

    On croit notre rire faible

    On croit que les mots ne sortiront pas
    On croit pouvoir dire jamais

    On croit « Capturer l’instant »

    On croit tout à fait simple de respirer, 
    que nos poumons se vident assez, 
    que nos diaphragmes font leur boulot
    Que nos pieds ne sont rien

    On croit qu’un corps doit nous suivre 
    Fidèle et sans broncher
    Un soldat pour la tête 
    Envahissante et butée

    On croit que les corps sont des enveloppes, 
    Des emballages, 
    Des sous-produits, 
    Des véhicules,
    Des objets de plus à entretenir, à réviser 
    On les aimerait solides et fiables
    Sans s’en occuper

    On croit « avoir » un corps
    Et c’est lui qui nous a

    Alors « être » corps, 
    Un corps à vivre
    Un corps à croire
    Je le perçois 
    en polychrome
    L’attend
    L’espère 

    Sous l’accordage 
    Tête, 
    Cœur, 
    Souffle
    De mes ébranlements 

    J’observe autour 
    tous les corps qui circulent
    Vivants et debout

    Pour être ensemble 
    dans la cité 
    Égaux et droits
    dans le chaos
                   Vivez vos corps

  • Chercher son eucalyptus 
    S’y déposer 
    Flanc, nuque, dos
    Le sentir sans le voir

    Corps a des yeux 

    Le visage n’est pas le seul
    Aussi voit la peau

    Des fins capteurs 
    Ils tâtonnent de vif

    Attendre suite à venir effleure
    Et puis par là 
    Beau aussi

    Des rythmes 
    Suspend
    Saccade du doux

    Ouvert 
    Grande brassée 
    Ou fermé juste point

    Fermé-transition
    Fermé-repos
    Fermé-résonne 

    …

    Repartir

    Inverser gravité 
    Rire poids

    Ligereza

    Avec sol avec moi avec air
    Et même en grappe

    Grappes de poids vivants
    Comme gouttes sur feuilles

    Dans cet espace 
    Poids est force

    Possibilité de bouge immense

    Roule, flotte, glisse
    Dépose 
    Et vole

    Je peux vole-murmure

    Poids du corps en transfert
    Il coule ici et ressort là 

    Plus fluide qu’eau neuve
    Plus dense que lave
    Poids s’anime

    Fils d’énergies 
    S’expandent de nous

    Attrapons 
    Jetons
    Couleurs de corps
    Musiques de nous
    Précis 

    Thorax vibrants respirent du tout

    Du momento simple

    Il chante
    Es coser y cantar

  • Mes gestes transpirent la colère 

    Je porte l’agressivité à bout de bras 
    Comme un colis piégé 

    Je l’évacue en urgence 
    mais elle me dégouline entre les doigts

    C’est incessant 
    Un récipient percé
    Une fuite en avant

    Je me dresse pourtant de tout mon corps 
    Je fais front
    J’écope 

    Dona Quichotta
    moulinant toujours 

    Je dois la porter au loin 
    Sans qu’elle me coule sur les pieds 
    Atteigne mes racines
    Contamine mon sang
    De tout ce nerveux

    Sinon les tensions me dérapent 
    Et je m’abime avec eux

    Petite secouriste inutile
    Devant tous ces corps-tornades

    Alors je crie 
    Juste à l’intérieur 
    Je crie en silence les bruits du dehors
    Et tout ce qui gronde dans leurs dedans

    Comme je peux je veille

    Leur corps est trop petit pour la contenir 
    en faire quelque chose

    Et ils n’ont pas choisi leurs drogues

    Ils n’ont rien choisi 
    Ni les états chaotiques du monde 
    Ni ceux de leur petite sphère 

    Des écrans sucrés vomissent toutes leurs frustrations
    Des écrans trous noirs mangent les yeux tout autour

    Ils forment une entité « hostile et fragile »
    Difficile à protéger 

    Il y a tout de même une ouverture
    Très fine au milieu 
    Dans toute cette dispersion-explosion

    C’est ça là 
    C’est leur regard-spirale
    leur regard-comète 

    Ils peuvent encore s’éclairer 

    Derrière 
    leurs gestes maladroits
    leur bonhomme-têtard 
    leurs genoux raides 
    leur cerveau chargé
    toute leur attention qui s’échappe sans fin vers ces pacotilles fourbes
    et aussi tout ce que les masques ont mangé des sourires-paroles

    Les étincelles persistent

    Toujours

    Et c’est exactement pour ça qu’on reste

    On ne lâche pas l’affaire
    On tient la barre
    On se fait contour 

    Je reste 
    et je trace 
    je lis et je relie

    Parce que dans ma poche
    Même fatiguée 
    J’aurai toujours des allumettes à craquer

    Et leurs yeux si vivants

  • J’ai toujours été terrienne. Je ne me souviens pas depuis quand mais déjà enfant, j’aimais gratter la terre. Je courais sentir l’humus, scruter la mousse, y plonger les doigts. Je soulevais le lichen pour retrouver l’écorce noire sous les tâches blanches, grises, oranges. 

    Jeune, j’observais les courbes des montagnes qui défilaient sous mes yeux. J’étais fascinée par ces strates modelées par les failles des temps anciens.

    Un ancrage de toutes les terres, les pieds sur les roches, les éléments en habits. 

                             Ma tête rivière, 

                                  œil en feu, 

                               front de brise. 

    Toutes ces mouvances comme des reliefs vivants sur ma peau.

    Et puis c’est arrivé. 

    Un matin brumeux, des picotements réveillèrent le bas de mes jambes. Le dessus de mes mains devint rêche. La surface de mon dos se durcit et des aspérités le recouvrirent. Effarés, mes pas portèrent mon corps titubant jusqu’au seuil de la cabane. J’aspirai l’air nouveau dans mes poumons. Après quelques respirations, j’assistai sans voix à la vision de mon corps qui s’affaissait. Je me retrouvai bientôt sans comprendre le visage contre le sol.

    Comme mus par une force étrange, mes membres endoloris se traînèrent, happés par la ligne à la hauteur de mes yeux. Je sentai l’iode par mes narines dilatées. Le sable glissait sous mon ventre arrondi.

    Le premier contact fut étonnant. Le frais d’abord. Une sensation nouvelle avec cette première coulée de mousse sous mon thorax, ma peau raide frémissante contre l’écume. Je progressai pas après pas,  hypnotisée par les appels de cette lisière mobile. L’eau entoura mes contours et je perdis la gravité. Mon corps flotta. Il oscilla puis bascula. Je me mis à fendre l’eau. Je me propulsai comme une comète, j’avançai en grandes spires. Je me retournai d’un coup de nageoire et survolai sous la surface mon ancien ciel éclairé.

    Je découvrais ma nouvelle aisance sous ce corps raide. 

    J’apprivoisais doucement mon corps marin, le soleil sur les écailles. 

    Je me pensais seule. 

    En contre bas, caché dans les herbes végétales et animales, tout un peuple vivait. Je reconnus les habitants des alentours, disparus depuis longtemps. Mes congénères que je croyais perdus étaient là, sous mes yeux, entre les rochers. Leurs formes marines ne m’empêchaient pas de reconnaître leurs visages familiers.