Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Marie Chalamette

  • Ils avançaient les yeux fermés, leurs antennes déployées. 

    Les corps-paysages disposés dans l’espace. Les corps-voyageurs encore immobiles. Ils s’étaient mis en marche. Un pas après l’autre. Leur radar en action.

    Je cherchais aussi de toutes mes oreilles, de toute ma peau leurs présences toutes proches. 

    Des corps verticaux posés sur le sol qui modifient la qualité de l’air tout autour. Comme une dépressurisation. Comme un rocher détournant le flux de l’eau. 

    Chacun avec leur fréquence. 

    Mes pieds poursuivaient leur trajet, autonomes. Ils faisaient confiance à leurs orteils déliés.

    Le contact viendra surprenant et attendu.

    Je me laisse venir jusqu’à l’impact, brusque ou moelleux. Unique.

    J’explore les contours de ces formes, ces lisières, ces lignes de crête de tous ces paysages-corps. Découvrir leurs matières, leurs densités, les zones-socles dynamiques et y déposer une partie de soi. Un poids à l’aplomb qui s’allège, traverse la masse et plonge vers la terre. Le sol est jonché de ces fils à plomb précaires d’un entre-deux poids.

    J’actionne mes membres, je cherche une surface pour le flanc, pour y imprimer ma trace comme dans le creux mousseux d’un arbre. Deux masses organiques apposées,  comme détachées des corps, des corps qui se compactent, leurs deux poids qui s’annulent. 

    N’être plus qu’une matière, 
    une structure de fibres musculaires. Apaisant assemblage, 
    une seule forme composite. 
    Sans poids mais tonique. 
    Je suis une masse perchée entre deux omoplates. 
    Nous sommes des tissus mêlés. 

    Une danse surplace en équilibre. 

    Dans cet instabilité noueuse, on réajuste, on maintient en place l’édifice organique.

    Mobiles charnels dans le vent de nos ratures.

    Etonnante faculté des corps vivants, humains, plantes, animaux à enjouer les espaces, à se mettre en mouvement dans la fixité, à voyager même autour d’un point fixe. 

    Les parties en contact, flottantes de jointures, dialoguent médusées. Leurs regards éteints laissent passer la lumière.

    Sous nos ciels bas, émergent des sculptures éphémères respirantes dans la masse active. 
    S’y dessinent des tressaillements pour survoler un monde. 
    Des tentatives pour agrandir le champ.

  • La femme-artiste est invisible
    Elle n’a jamais existé
    Elle est toujours l’ombre d’Un

    Nul n’a perçu
    la puissance de son travail
    l’intelligence de sa pensée
    la force 
    des transformations 
    qui l’habitent
    qu’elle façonne 
    de toutes ses mains

    Derrière la muse, 
    la confidente,
    l’impresario, 
    elle disparaît, 
    aspirée, 
    vidée,
    phagocitée

    Visionnaire, novatrice, 
    elle est reléguée 
    dans le tiroir 
    du néant : plus rien 
    qu’inspiratrice 

    Elle est anonyme
    En contre-point
    à moitié folle
    de toute sa chair 
                    A la merci 

    Personne n’a pris
    le pouls 
    de sa vitalité
    Personne n’a célébré 
    son art 
    intérieur 

    Et son feu s’est éteint

    Convention versus conviction

    Son œuvre 
    pillée, 
    détruite, 
    annihilée 

                      & puis

    La femme-artiste s’est relevée 

    Poussée 
    De terre
    Dessus, dessous
    Là et au-delà

    Il est temps

    J’ai récolté les cendres 
    des œuvres effacées, 
    recouvertes, 
    détournées

    Je les ai jetées 
    sur les prémices 
    du monde attendu

    J’ai dû gratter,
    creuser,
    trouver 
          des bribes, des murmures, des soupirs

    Comme les restes 
    de fresques 
    sous la couche de cire
    à Pompéi

    Patience d’archéologue 
    petits fragments 
    à épousseter 

    J’ai fêté chaque nouveau nom 

    Des noms
    extirpés du poiseux oubli

    Aujourd »hui 
    elles arrivent 
    jusqu’à nous

    Histoires de couple 
    vampirisantes

    Parcours féminins 
    levés au grand jour

    Sonia, Berthe, Dora, Jo Hopper 
    et tant d’autres

    Ces peintresses de l’ombre
    Le pinceau en travers de la gorge
    L’appareil photo muet

    J’imagine 
    un impressionnisme : mixte
    un surréalisme : mixte
    un cubisme : mixte
    Formes, couleurs, sujets, visions 
    à jamais inconnus
    Cela ne fut, n’existera pas

    Je sens en moi
    le goût rance 
    devant les œuvres exposées 

    J’attends maintenant 
           j’exige
    un voile de sensible
        sur toutes choses

    Du Ying et du Yang
    injectés de force
    pour tous les rapaces 

    Tous les rapaces
    étouffés 
    par leur testostérone 
    gargarisés
    par leur aura 
    et leur pouvoir de conquérants 

    Je reprends mon souffle

    Heureusement
    leurs voix nous parviennent enfin
    timidement

    Elles traversent 
    le mur de la domination

    Tendons 
    l’oreille, la main, le cœur
    Enterrons 
    le pouvoir du toxique
    Elisons 
    le délicat 

    Comme moteur commun
    L’attraction-impulsion
    La réciprocité 

    Homme & Femme

    Dans un même creuset
    Fusion des forces de l’hu-main

    Du tendre flamboyant

  •    Tout ce qui manque 
          creuse en nous 
             des lits de sédiments

    Ne pas s’enivrer de futile
    Ne pas étouffer le jour sous nos portes 
    Ne pas s’attarder sur nos ombres

       Tout ce qui manque 
          creuse en nous 
             des lits de sédiments

    Lavons ces limons 
    pour continuer à avancer
    Lavons ces limons 
    pour nous émouvoir 

    Les yeux grand ouverts
    Nous attendrir du petit jour

    Pourtant pas de chaleurs mêlées pour déplier le sombre
    Pas de corps à corps pour prolonger son ciel
    Pas de rires pour fissurer les peines
    Pas de peau à peau pour diluer ses peurs
    Pas de doux sur les mâchoires serrées 

    Une seule et unique odeur pour traverser la nuit

    Une seule et unique empreinte de corps allongé 

    Il n’y a pas d’amour pour déjouer la mort

                       Malgré tout 
    Surtout
                                  Ne pas en rester là 

    Ne pas parler, ne pas se taire
    Ne pas flancher
    Son eau et son feu en héritage 

    Il n’y a pas d’aigreur pour les cœurs isolés
    Pas d’euphorie non plus
    Mais de la paix
    Et les autres tout autour 
    Et la vie qui résonne
    Qui s’infiltre

    Ne percer les vides que pour les écrire 
    Malaxer ses creux
    Et pétrir ses manques
    Y puiser son encre

    Ecrire toutes les absences
    Les faire exister de mots
    Comme un alphabet de palpable 

    Toutes nos absences 
    Les rendre concrètes, réelles 

    Exister par les manques

       Tout ce qui nous manque 
            creuse en nous 
                  des lits d’écriture

  • Dans les plaines du Kansas
    Naissance de Maud Wagner

    Son prénom 
          Origine germanique 
    Signification
          « force » et « bouclier » 

    Première femme tatoueuse

    #

    Elle tatoue
    Dans un monde d’hommes

    Tatouer
    Manier l’aiguille 
    A la méthode traditionnelle

    Hand poked

    Elle tatoue
    Et elle est tatouée 
    Des pieds à la tête 
    De motifs typiques de son temps 
    Des clins d’œil à son univers 

                           Monde circassien 

    #

    En garantie éternelle d’indépendance 
    Sur son bras gauche 
    Son seul prénom 

    Elle tatoue 
    Indéniable dextérité 

    Elle tatoue
    Avec acharnement 

    Elle tatoue

    #

    En imprimant sa marque 
    Sur des milliers de personnes 
    Elle fait de ces corps gravés 
    Des manifestes ambulants

    Oui
    Elle tatoue
    pour 

    Elle tatoue 
    pour 
                 l’Emancipation des femmes 

    Elle tatoue 
    pour 
                 Celle des originales 

    Elle tatoue
    pour 
                Celle des marginales

    #

    Contorsionn-iste
    Trapéz-iste 

              Human-iste

    Tatoueuse circasienne

    Femme rebelle

    #

  • C’est sa fontaine
    qui cicatrise nos plaies 

    C’est son cratère 
    qui avale nos peines 

    C’est sa salure 
    qui pétrifie nos doutes 

    C’est son absinthe
    qui assouplit nos ombres 

    C’est sa nuit 
    qui projette un lait noir 
    âpre et épais 
    sur ce qui aveugle

    Sa couche pierreuse
    camoufle les rivières de sang
    rassemble nos sursauts
    contient nos fébriles 

    Nos sommeils cisèlent
    les tissus du monde

    Sous nos béances 
    la terre tremble 
    la mer déborde 
    l’air sature

    La lune s’éclipse 
    au point du jour…

    Un point du monde 
    où se condensent
                nos marées

    Un point du jour

    où se condensent

                nos conquêtes 

    Ce qu’on danse…tout

    Tout
    ce qu’on danse
    au réveil 

    Ivre de sa nuit

    « La force de la lune pénètre partout » [Pline l’ancien]

  • Nageur malgré les courants, sans doute ni angoisse, tu avançais en contrôle, en confiance. Tu as été sans heurt. Tu suivais l’itinéraire, organisé, maîtrisé. Tu courais derrière les pas, le temps, pour ne pas perdre, ne pas le perdre. Tu étais bien campé sur tous tes repères.

    Et puis tu as chuté, plusieurs fois. 

    Maintenant tu ruisselles, tu batailles. 
    Des cassures, tu en tires des mots, des chants, des pas à pas pour mieux se dresser.
    Tu étais insouciant. Tu es devenu faillible. Tu n’as pas le choix. Tu te fies au relief, tu affutes le minuscule, le sans bruit, le à mains nues. 
    Tu étais boussole. Maintenant tu es en pleine garrigue.

    Je te regarde pour adoucir tes angles. 
    Je t’éclaire la route. 
    Je remonte tes pentes. 
    Je cherche patiemment le fondant dans ce corps qui palpite. 
    Ce corps qui est le mien.
    Ce corps que j’habite.
    Ce corps qui porte en même temps mon passé, mon présent et mon futur.
    Ce corps qui reste quand tout s’éboule.
    Mon corps à vie.

  • Elle enduit ses mains, rassemble ses cheveux. Pour la chaleur et les idées éparses. Il y a une heure, elle s’était allongée de tout son long sur le carrelage froid. Une immobilité juste apparente. Car chaque cellule se dépose par gravité avec les secondes qui passent. Les muscles relâchent doucement. Le sol en ami. La  victoire toujours renouvelée d’y déposer son poids gramme par gramme. 

    Elle pense à ce film 21 grammes qu’elle n’a pas vu mais dont elle se souvient. Toujours étrange cette mémoire qui s’allume à un mot, une situation, une odeur. Ces flash qui déboulent à l’improviste et dont il faut bien faire quelque chose. Les accueillir et les laisser partir. Suivre leur lumière un bout d’instant. Se dire qu’ils n’arrivent pas par hasard, les prendre comme un appel. Un sens possible. 

    Elle roule sa tête comme pour en vider le sable, masse son crâne serré. Elle attrape ses genoux entre ses bras, écoute la plainte de sa hanche, se balance pour étirer le bas du dos toujours raide. Elle lance ses pieds vers le ciel, tourne ses chevilles. Elle pense aux nourrissons qui ne savent pas encore que leurs pieds sont une partie de leur propre corps. Leur étonnement jubilatoire. Elle a relu le matin une phrase de Boris Charmatz. Les danseurs sont le fruit des expériences qu’ils ont traversées. Elle se dit que c’est le cas de tous les artistes, les artisans, les travailleurs, les enfants, les humains. Façonnés par leurs vécus et heureusement aussi par leurs imaginaires. Sinon un insupportable déterminisme, déjà trop présent, même d’esprit et de corps. 

    Elle commence sa danse au sol, déverrouille les articulations. Mettre de l’air. Une succession de contractions et de relâchements. Finalement comme la vie.  Donner son poids sans s’alourdir. 
    Garder la direction, ajuster son axe. Chercher son centre pour pouvoir se laisser tanguer. 

    Envoyer du souffle dans les espaces qui coincent, les zones étriquées où le corps suffoque. 

    Elle a toujours puisé son énergie dans les sensations qui l’assaillent. Autant en faire une force. Elle sait injecter dans le tendu et le lourd de la poésie dansée. Un attendrissement de mots et de gestes. 

    Les contours de la pièce deviennent plus nets, le monde autour plus présent. Elle est prête pour sa journée.  
    Rejoindre la danse du monde de plain-pied.
    La danse du monde.
    La danse terrible d’un monde tenaillé. 
    Mais la vie toujours. 
    Le mouvement. 
    Sortir.
    Sortir les espoirs chevillés au corps

  • UN être

    Voix et grain en carte de visite

    Ma voix qui visite tous tes grains,

    Le grain de ta voix qui me rend visite 

    DEUX êtres 

    Nous visitons nos voix

    Cachés sous nos grains

    DES êtres 

    Nos fantômes gravent les existences

    Mes existences, j y grave des fantômes 

    Nous gravons notre existence sous le regard de nos fantômes

    Fantômes gravés 

    Tranquille existence

    La voix des fantômes visitent nos existences

    Léger grain