CERVEAU-FLAQUE

je porte une maison vide sous une pluie battante
car une limace bleue a poussé sous mon crâne

j’habite une maison nue au bord du marécage
car ce matin la mort a volé mes sandales
je brûle une maison muette sous le chant de l’oiseau d’octobre
car la pensée du fleuve m’est insupportable

quand un lombric épais se promène sur ma langue
seul-seul dans la nuit vaste

et
que j’ai envie de choses très belles
et
de choses très vivantes

quand un drap blanc coule sous un tas de cendres
que la main de ma mère me paraît vieille

et sale

et que sur ma tête repose le pied de ma grand-mère

quand l’arc-en-ciel brise le toit qui ne protège rien
car tous les occupants ont autre chose à faire
alors

je pose ma maison-malle sur un nuage noir

et je remplis ma bouche
de petits cailloux nus
et
de petits cailloux froids

alors je dis

patience
c’est juste un trou
juste un cri
juste une flaque

et je dis

lune

je dis

chien

je dis

pluie

Voilà c’est là

C’est un parpaing rugueux qui s’arrache à deux mains des entrailles. Ça t’allège et ça te crève, ça te fait cracher tes viscères, lâcher au monde ce que tu as de plus lourd, de plus dense, de plus précieux. Ça te creuse un trou dans la moelle ancienne, comme une lumière oblique perce l’odeur des pins après la pluie, les jours d’automne. Ça brouille les interstices, ça s’installe en tanière. C’est sombre, confortable, anonyme.


Maintenant c’est là, tapi en creux, ça t’observe du coin de l’oeil, façon mycélium, fragile et bleu, ça ramène une odeur de sous-bois, puissante, profonde, et puis autre chose, une puanteur, un remugle de cadavre chétif, une petite moue brodée de mille aiguilles. Ça te rampe au-dedans, ça te colle à l’humus.
C’est pourri et lumineux, délicat et menaçant, ça suinte un jus épais, visqueux, un parfum de prune blette qui macère doucement sur le plafond du temps.


Une moisissure légère te gagne les souvenirs, te recouvre l’enfance de petites spores velues, de longs filaments fades. Ça résonne dans ton crâne.


Ça construit des enfilades, des pièces vides, obscures, avec seulement, au centre, un cendrier de marbre empli d’une eau croupie et noire, où flotte un unique mégot sale. Des portes s’ouvrent sur des peurs cathédrales. Des murs éblouissants, triangulaires, des mains douces dans des tiroirs qui sentent la mer.
Une terrasse interminable recouverte d’arcades. Des baignoires d’eau fumante. Tout cela crée en toi une attente inquiète et indéfinissable, un désir labyrinthe.


Douleur ? Délice ?

Peu importe car ça s’effondre et ça t’emporte, ça tient main dans la main avec tout ce qui s’échappe: les rues grises et les matins humides, les missels et les tracts, les bouquets fanés (déjà!), les notices d’usage, les nuits blanches teintées de mauvais vin, la fumée âcre des cigarettes dans la lumière du soir. Les petites mains tristes et les poissons crevés à la surface du lac. La conquête de l’espace.


Finalement ça ramasse une tristesse ancienne, une tristesse bien connue, épaisse et tiède, une tristesse de matins froids et de fruits acides, d’édredons légers remplis de lignes droites. Ça la ramasse et ça l’avale, avec un soulagement honteux, un soulagement qui ne veut pas se dire. C’est un petit bombé vert, moussu et tendre, qui s’élève dans la forêt obscure. C’est une fuite et c’est un refuge. Ça vomit la poussière.

Si tu parles à la lumière est-ce qu’elle te répondra ?

J’ai vécu parmi les morts.
Je vais te dire comment j’ai vécu parmi les morts. Á une époque j’étais morte. J’ai rencontré un homme
qui avait reçu un homme. On lui avait fait cadeau de cet homme. Il était laid il avait un côté du visage plus
petit et plus bas il était penché c’était sa manière
de regarder le monde.


L’homme m’a dit ta montagne est trop grande. Le froid prend toute la place
à l’intérieur de toi.
Ta montagne a des ombres noires. On ne peut pas la brûler on ne peut pas la pousser. On ne peut pas la
fondre la déchirer on ne peut pas la manger.


Elle est là.


Il a dit tu n’as qu’à faire le tour on peut tout jeter là-bas. J’ai marché pendant des jours sous la pluie le
brouillard c’était
la montagne et pourtant c’était plat.
Il n’y avait pas de refuge pas de halte seulement
des sourires gros comme des crevasses des ventres gonflés de chevaux morts des carrosses de feu remplis
de marécages des cités obscures et des torrents de lave. Un cloporte sur un fétu de paille.


J’ai trouvé une femme. Elle s’est accroupie elle a pissé sur la montagne. Elle a dit on s’en fout des
passants les bactéries se cognent la tête contre les pierres elles meurent sur la cascade.


J’ai pris sa main elle était douce elle était malade. Je suis repartie j’ai oublié la femme
mais elle bougeait encore
à l’intérieur de moi.


Je marchais sur la glace j’avais une fleur dans la main. La fleur était chaude. Son cœur humide et sombre
battait doucement dans ma main. J’ai traversé une forêt de cadavres. Ils avaient tous
le même visage.


Le souvenir n’est pas un lieu on ne peut pas le visiter.


L’homme m’a demandé de nommer son reflet dans un miroir. Je ne voyais rien. L’homme n’avait pas de
reflet dans les miroirs. Je lui parlais devant les miroirs et son reflet n’existait pas. Son nom n’existait pas.
On voyait seulement l’image de l’homme penché et laid qui l’accompagnait. Il m’a dit c’est parce que je
suis vide à l’intérieur. On m’a donné cet homme pour combler mon vide intérieur.


J’avais une forêt à l’intérieur de moi j’ai essayé de la brûler.

L’homme cassait des miroirs pour faire advenir un reflet, il leur léchait les plaies il tétait les brisures. Il a
dit je cherche ma mère dans les miroirs. Son sang coulait de sa bouche il en sortait des fleurs des oiseaux
des pattes de faon et des insectes morts.
L’homme était un refuge pour toutes les douleurs du monde
pour toute la beauté du monde.

L’homme penchait.

Il a dit si tu parles à la lumière, elle ne te répond pas.


L’homme s’est assis contre un arbre. Il a dit je suis fatigué j’attends que la forêt repousse. Ça prend du
temps. Le temps ne peut pas s’asseoir il ne peut pas prendre un bus il ne peut pas
s’enfuir sans laisser de trace. Il ne peut pas se coucher sous un arbre il ne peut pas
s’endormir c’est dommage.


Si tu berces le temps il pleure il fait ses dents.
Si le temps dormait on se retrouverait tous dans la poche du ciel
la jouissance serait intense et vaste.


Si tu parles à la lumière, elle ne te répond pas.


Derrière la montagne il y avait un lac il était long et froid. Il n’avait qu’une rive, elle n’avait pas de fin.
Dans ma main le petit cœur battait.
Il était chaud il était vivant.


Je l’ai mangé.