Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : May Santot

  • Elle est le principe même de la vie et tient dans ses bras tant de cadavres. 
    Elle berce et elle fracasse. 
    Elle est bleue comme tout et noire comme rien.
    Elle berce et elle fracasse. 
    J’ai cru que l’aimer suffisait.
    J’ai cru que son amour suffirait.
    Elle est verte comme les marsouins et grise comme un rêve d’été.
    Elle berce et elle fracasse. 
    Je ne pourrais vivre sans elle.
    Je ne suis pas sûre de lui survivre. 
    Elle berce et elle fracasse. 
    Un jour il s’est passé ce que je craignais. 

    Je parle depuis ses grottes. 
    Dans mon malheur des pieuvres casquées m’ont accueillie comme une des leurs. 
    Chaque matin je remonte et chaque soir je descends
    descends 
    descends. 
    Je pleure des méduses lorsque son chant me parvient. 
    Je ris des cordes quand le temps le permet. 
    Les postillons de toutes mes grands-mers accompagnent mes plaintes. 
    Je n’ai jamais oublié ni la douceur ni la fureur. 
    En plongeant dans l’eau froide. 
    La lune se dissout comme un morceau de sucre. 
    Je berce et je fracasse. 

  • Premièrement,
    C’est l’aube c’est le matin très tôt c’est le lever du soleil c’est rapide comme une
    pièce d’or dans la machine
    C’est une chaîne d’actions molles avec des sonneries qui disent quand c’est fini
    C’est une voix dure qui dit que ça repart et puis
    C’est un panneau rouge-brûlure une prière enflammée pour que le soleil se gare
    sans dépasser
    C’est une cachette où on fume devant des fleurs obscènes

    Deuxièmement,
    C’est une montre et c’est jamais et c’est toujours et
    C’est un vieux cours sur les adverbes qu’un autre matin à l’aube très tôt très vite
    on révisait sur un pont devant une cathédrale
    C’était une fois où on essayait d’être en n’étant pas
    C’était le seul adverbe qui reste sur le pont de pierre c’est :
    « Assez »

    Troisièmement,
    C’était quand les oiseaux nous laissaient indifférents
    C’est aujourd’hui à l’aube tôt très tôt différent
    La première sortie est la plus belle
    Un jardin non pas comme on l’imagine mais tel qu’il est
    Le même jardin tous les jours
    Les graviers l’herbe et les oiseaux qui maintenant
    Malgré la montre et les sonneries
    Le chemin tracé à suivre à suivre
    C’est un matin au millimètre où un oiseau est maintenant un événement

    Quatrièmement,
    C’est un chemin qui fait plaisir
    Pas un plaisir oublié de caresse
    Un plaisir nouveau de tout agrandir
    D’avancer avec dans une main une loupe inopinée
    Et dans l’autre une boussole qui pulse comme un cœur de rouge-gorge naïf et
    audacieux
    Dans un matin large comme une cathédrale
    Sous un soleil de machine à sous
    On roule en rond dans un petit jardin
    Assez grand pour y passer une partie de la vie
    Et rouler sans compter
    Jusqu’au prochain « C’est l’heure »
    Rouler sur la rosée

  • Je me déguise pour manger
    en marquise
    ou en renard cendré
    Je mange sans bruit pour ne pas attirer
    le gros marquis ou le loup argenté
    Je me déguise pour dormir
    en chameau
    ou en dormeur du val
    Sous la broussaille de mes cils
    le sang m’a fermé les yeux
    Je me déguise pour sortir
    en tapin ou en as de pique
    Je perce comme
    j’ai été percé.e autrefois
    Je me déguise pour écrire
    et nous hurlons
    en chœur
    ou en canon

  • Monte. Lit gare lit. Apnée. Descends du lit monte dans le train. Poumon de gare. Squelette de lit. Monte. Bloque. Le train part.

    Descends. Membres inférieurs supérieurs épaules cou tempes front. Pluie battante. Corps plongé. Répétition. Descends du train monte dans le lit.

    Impact impact impact impact.

    La goutte.
    La goutte qui fait.

    Quelques panneaux à travers. Canal lacrymal ouvert. Zone active de détresse.
    Le train traverse un terrain fissuré par les larmes.

    Voyage après voyage. La résistance diminue. Protections et croûtes arrachées.
    Réduit. Réduit encore.

    Impact impact impact impact.

    La goutte.
    La goutte qui fait.

    Le train roule sur le corps fissuré. Pluie battante. Emporté. Cycle de l’eau.
    Ressuscité.

    Les courants transportent le vase vers le large. Le train arrive.

    Fatigue fatigue fatigue. Plus de vase. Plus de corps. De l’eau. De l’eau seulement. Gicle au passage du train.

  • plus qu’une rencontre, il s’agit d’une apparition
    plus qu’une apparition, il s’agit d’une collision
    plus qu’une collision, il s’agit d’une incrustation
    plus qu’une incrustation, il s’agit de creuser un tunnel en soi
    pour en sortir

    plus que tout
    il s’agit de ma mort

    quelque part
    une partie de moi n’est plus du tout
    et cette partie de moi massacrée broyée atomisée a tout de suite été remplacée par
    autre chose
    une chose étrange et brûlante
    vivante et inquiétante comme un nouvel organe une greffe venue d’un double de moi
    dans un univers parallèle pour me faire redémarrer et imposer à mon système un
    nouveau fonctionnement

    quelque chose de mon ancien système résiste à ce changement
    quelque chose lutte et souffre de s’éteindre
    quelque chose sait que je suis morte et que je vis encore
    quelque chose regrette
    quelque chose met du temps à mourir

    Un regret c’est cela :
    quelque chose
    qui met du temps à mourir
    Avant j’étais une voiture quasi bonne pour la casse mais je roulais bien je fumais bien
    mon réservoir fuyait bien aussi je m’épuisais mais à mon rythme et parfois dans la joie je
    parle de la joie peut-être fausse mais pas tout à fait de choisir sa mort et son rythme une
    mort qui ne regardait que moi ma mort accélérée si je veux moi et ma carcasse à moitié
    déjà foutue déjà bien amochée et joyeusement ivre sur la voie de gauche

    Maintenant je suis la tôle froissée de l’accident tremblante autour d’un vieux moteur sur
    lequel on a vissé une pièce neuve dont la puissance m’effraie

    Parfois je pense que ma batterie ne tiendra pas
    Parfois je ne pense plus

    Pourtant
    c’est toujours moi
    en face de moi
    dans mon regard
    et le rétroviseur
    intérieur
    extérieur
    et c’est toujours le même ANGLE MORT

    Je suis cassée vidée dopée à je ne sais quoi pilotée par je ne sais qui
    terrifiée de partir et d’y retourner je ne sais pas comment continuer et pourtant
    Je dois rouler
    mais pas comme avant
    Maintenant
    je dois tout retarder
    tout éviter
    la casse la fourrière
    et même le danger

    Quand la mort m’appelle maintenant je ne dois pas lui répondre
    je ne peux plus trinquer avec elle comme avant sur l’autoroute

    Maintenant je dois rouler
    calmement
    et sans regret

  • Il faut 150 000 à 200 000 fleurs pour 1 kg d’or rouge
    chaque fleur doit être cueillie avant l’aube et à la main
    la fleur trop fragile ne permet toujours pas à ce jour la mécanisation de sa récolte

    champ violet qu’on arpente agenouillé sous le ciel d’octobre
    crocus sativus ouvre six pétales mauves au lever du jour
    trois stigmates rouges trois seulement par fleur
    extrémités distales des carpelles
    cueillies triées émondées
    séchées passent du jaune d’or
    au rouge du sang séché

    la floraison ne dure que deux à trois semaines
    le travail est intense
    les stigmates détachés à la main un par un sont mis à sécher à l’air libre
    12 à 48h
    température comprise entre 35 et 40°C
    l’humidité éliminée permet la concentration des huiles essentielles
    de crocine et de picrocrocine
    pour la couleur et l’amertume

    à la fleur le stigmate
    à l’épice le filament
    mémoire comestible
    du travail
    dans les casseroles du monde

    les fleurs sont mortes
    et les stigmates cuisent dans le biryani
    les filaments saignent un jus d’or dans l’eau de la bouillabaisse tajine paella
    chelow et sholeh zard sucre soleil qui parle à dieu dans les cuisines
    jusque dans le feu de la neige
    du sud au nord
    brioches suédoises plaquées or

    90% du safran est produit en Iran
    dos de femmes têtes d’enfant
    dans des champs d’or
    à perte de vue
    sous le ciel rouge

    chaque fleur cueillie avant l’aube
    chaque fleur à la main
    des centaines de milliers de fleurs
    un ratio inconnu de mains
    doigts rouges au bout des corps
    doigts-stigmates
    doigts arrachées pour garder
    la couleur riche du sang neuf
    avant que l’aube ne l’abîme

    fleurs et peaux séchées
    dans les cuisines
    palpitent
    bouches narines mains lavées
    un parfum d’or
    un goût de sang
    un nouveau jour comme un couperet
    pour une partie du monde

  • L’espace du poème
    C’est la somme des choses que je ne fais pas
    Et qui les vaut toutes

  • J’ai couru dans une maison aux murs délavés en cherchant une sortie
    J’ai demandé ma route à un manteau de femme scintillant comme la nuit
    J’ai écrit une lettre sur un morceau de papier peint avant de vouloir sauter par la fenêtre
    J’ai écrit comme on nage dans le sens inverse du désespoir
    J’ai vu un chat noir qui m’a semblé vert et j’ai réinterprété mon avenir
    J’ai relu un manuscrit en buvant un thé brûlant dans une pièce que je ne pouvais plus quitter
    J’ai appris par cœur une chanson pour avoir l’impression de maîtriser mon temps
    J’ai fait un gâteau en forme de gâteau et j’y ai caché mes clés de voiture
    J’ai entendu un bruit venant d’un placard vide
    Dans l’évier j’ai vu mon reflet me regarder
    Alors nous avons compris une énigme gravée sur le linteau
    Nous sommes allées dans le jardin d’hiver et nous y avons déterré une valise remplie de
    manuscrits remplis de taches de thé noir remplies de nostalgie
    Les taches formaient le dessin d’une carte
    Alors nous sommes parties au lever du jour sous un ciel de citron
    Et nous avons marché avec des pierres des feuilles et des oiseaux que nous n’avions jamais
    vus jamais entendus jamais touchés jamais sentis

  • Dans un instant
    Tu ne seras plus la personne que je connais
    Ta peau blanchira
    Jusqu’à devenir aussi blanche qu’une craie trempée dans du lait
    Aussi blanche que du talc sur un linceul

    Dans un instant
    Tu seras de la mousse
    De l’écume
    Un cachet d’aspirine
    Dans la mer
    Tu seras de la neige en enfer

    Tu seras quelque chose mais
    Presque rien

    Dans quelques minutes

    Un de tes cheveux va tomber
    Un de tes cils va tomber

    Une larme

    Une dent

    Une bague

    Une tasse

    Un pistolet chargé

    Dans quelques secondes

    Quelque chose

    va quitter ton corps
    et

    tu ne le regretteras jamais
    car

    ta personne
    sera
    plus légère

    que la personne
    que tu étais

  • Une façon de pleurer
    C’est de penser
    Laisser monter
    Laisser faire

    Mais une autre façon est d’y mettre du sien
    Il ne sert à rien de regarder il faut
    Penser à
    Puis aiguiller
    Exagérer
    Concentrer
    Ratatiner
    Rentrer dans un trou
    Une perle
    Pleurez comme une perle

    Roulez
    Roulez-vous en vous-mêmes
    Recrachez-vous par les yeux
    Quand vous êtes plein
    Et trop
    En vous
    Sortez de vous
    Fuyez
    Comme un tonneau percé de balles
    Pleurez comme un western spaghetti

    Des phrases bouleversent parfois
    Des phrases comme
    « Je ne sais pas comment c’est possible mais c’est vrai * »
    Pleurez en pensant que c’est vrai

    Une autre façon est le mensonge
    Mentez-vous
    Et puis jetez-vous la vérité
    Sceau gluant de brumes
    Le non-dit a condensé
    Formé ses champignons microscopiques
    Miasmes miasmes miasmes mon amour j’ai cru t’aimer

    Cet air pollué
    Inspirez
    Pleurez pour des champignons
    Pour le nucléaire ou pour
    Pour ce qui est rampant poudreux blanc noir et jaune
    Sur les murs de mon corps
    Dans la cave de mon corps
    Et au-dessus
    Chapeau de cheveux de fumée toxique
    Qui fait pleurer

    Pleurez en traversant la fumée
    Soleil assèche
    Larmes trophées
    Brillantes
    À s’en aveugler
    Pleurez comme une victoire amère
    Pleurez comme une langue inconnue qui libère
    Pleurez comme un rêve
    Sous-marin
    Familier

     » Je ne sais pas comment c’est possible, mais c’est vrai  » est une phrase extraite du roman d’Adrien Lafille, Le Feu extérieur, éditions José Corti, 2024.