Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : May Santot

  • Parmi tous les arcanes du tarot, celui que je voudrais être, c’est l’Etoile.
    Je veux être cette femme blonde, nue, à genoux dans la rivière, qui verse de l’eau à l’infini sous un ciel plein d’étoiles. Mais souvent, je suis un vieillard au menton fuyant, qui zigzague tête baissée, très lentement et avec peine, pour protéger la seule flamme qui lui reste.
    Souvent, je suis un jeune homme chevelu, avec des acouphènes, écrasé par la puberté, pendu par les pieds. Et je suis trop souvent un rat attaché à la queue du diable.
    Même lorsque je suis l’impératrice, que je couche avec des types de vingt ans, que je porte des boucles d’oreilles lourdes comme des lustres, mon insatisfaction coule comme une source et aucun livre, aucun corps, aucun bâton, aucune épée ne peut détourner mon attention de ce constat : mon insatisfaction ne tarit jamais. Elle coule, continuellement, comme une fuite d’eau, et je ne sais jamais dans quel sens. Si elle va vers le haut, j’imagine qu’elle mouille une ambition quelconque et, si elle va vers le bas, elle forme les douves d’une nostalgie abominable.
    Peu importe. Les étoiles et la rivière me manquent. Je ne me sens jamais à ma place dans des draps ou autres peaux d’animaux morts. Le métal me lasse, les chapeaux me fatiguent.
    Les voiles tombent et repoussent sans arrêt.
    Parfois, je suis mon père et, en apercevant mes épaulettes dans le miroir, je ne peux réprimer un mouvement d’horreur à l’idée de traiter mes maîtresses comme il traitait les siennes. Parfois, je suis ma mère et j’ai terriblement froid.
    Ma poésie s’ennuie dans une maison mal isolée, j’ai presque envie d’écrire elle « s’ennuit », elle se drape dans la nuit et imagine des loups qui se battent ou discutent tranquillement au clair de lune. J’aimerais tant être ce petit crabe dans l’eau qui les regarde ou s’en fiche, mais plus que tout, j’aimerais être cette femme blonde et nue qui verse de l’eau dans la rivière sous les étoiles. Cette femme que je ne serai jamais, cette eau que je n’écrirai jamais, ces étoiles que je ne mangerai jamais à ma faim et qui, comme des pensées, s’éteindront les unes après les autres.

  • Mon âme flotte sur l’eau. J’enlève mon masque. Pour y voir plus clair. Mais voir ne m’apprend rien que je ne savais déjà. Je serre mon tuba dans ma main pour qu’il ne parte pas à la dérive. Je me rends compte que j’ai davantage pris soin de mon masque et de mon tuba que de mon âme. Je n’ai pas pensé à la serrer, ni même à la tenir. Je ne pensais pas que l’eau, que cette journée, que cette mouette peut-être, à
    moins que ce ne soit ce sac plastique.
    Ce sac pouvait être attirant. D’un blanc translucide et douillet comme un drap. J’avais cru pouvoir l’éviter. Faire comme s’il n’était pas là, nager autour et regarder en-dessous. En-dessous, c’est-à-dire sous la surface, les forêts de bandelettes noires qui ressemblent aussi à du plastique mouillé, à des chambres à air déchiquetées, à des lanières de martinet. Et les choses qui y habitent.
    Quand j’ai plongé, mon âme a eu peur et elle est restée à la surface. Je ne l’ai pas rattrapée. Malgré moi, je l’ai laissée s’échapper. Et maintenant, elle est hors de portée, un petit vaisseau argenté que peu de choses distinguent d’un poisson-bouteille. Je la vois encore, mais je ne parviens pas à lire les mots qu’elle contient.
    Un reflet m’en empêche. Puis, à l’endroit exact où se trouve mon âme, il y a un clignotement comme lorsqu’on fait bouger un rayon de soleil avec un miroir. Du morse ? Je me demande si mon âme s’adresse à moi. Me vient l’idée absurde que mon âme ne parle pas, ou plus, la même langue que moi. Elle se laisse porter par le courant. On dirait qu’elle ne sait pas vraiment nager ou qu’elle se moque d’aller dans une direction ou dans une autre. Je n’ose pas remettre mon masque. Dois-je continuer ? L’attendre ? Continuer en l’attendant ?
    Qu’elle reste à portée de vue. Qu’elle ne se transforme pas en autre chose. Je la vois ainsi et ne veut pas ajouter de l’incertitude à l’incertitude. Qu’elle reste hermétique, qu’elle n’aille pas se remplir de plancton pour attirer les mouettes ou d’essence pour attirer le sac. Ce foutu sac plastique aux allures de linceul 2.0. Il y a des flaques d’huile de moteur qui brillent comme les plateaux tournants d’un music-hall à Broadway. Une mouette glisse sur le tarmac fluo couleur cerise chimique. Le sac plastique s’approche dangereusement de mon âme et je me demande ce que je suis censée faire, et à quoi me servent désormais mon masque et mon tuba, et pourquoi je continue à les serrer dans ma main palmée, comme si les perdre dans la mer grise et noire avait encore la moindre importance.