Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Muriel Meskens

  • La maison, sans portes ni fenêtres
    La maison, son toit qui n’offre pas d’abri
    Ses couloirs qui ne mènent nulle part

    La lumière pourtant, qui nait de la poussière
    D’un vent qui court comme un manque d’air
    Comme un rat s’égosille dans sa cage
    Un oiseau s’épuise sur les barreaux de la roue
    D’un temps qui n’en peut plus de filer
    Ses fuseaux d’ogres et de fées

    La lumière pourtant, qui rampe vers l’étage
    Marches qui tanguent comme l’ivrogne d’un soir
    Comme les chambres aux combles du sommeil
    Des caves tourbent un vin bouchonné dans les murs
    Dans la chaux qui n’en peut plus de sceller
    Ses secrets de sorcières et de loups

  • Sortir de l’hiver, d’abord.
    Abandonner les neiges, s’habiller de blanc, dévêtir les paupières de leur voile de silence, et plonger
    dans les rumeurs du monde,
    Exorciser la pluie et ses grondements ensuite, porter ses charmes, les cheveux libres de toute
    capuche, défaire œillères, battre au trot les pavés mouillés,
    Puis saisir l’éclaircie, à pleines mains, à pleine bouche, croquer dans sa chair comme on frissonne
    dans sa peur, dans les serpents noirs d’un vertige,
    Savoir le corps falaise, enfin. Savoir la mort dans les sauts d’un ange. Ouvrir ses ailes. Chanter l’oiseau
    qui s’est perdu dans ma chambre, qui s’est cogné dans ta tête.
    Te rendre visite, regarder l’été célébrer son solstice et puis les brumes envahir tes yeux.

  • Je lancerai au feu
    Mes aubes trop pâles
    Mes cheveux trop sages
    Au feu les boucles de lueurs sans tonnerre
    Et sans étreintes
    Au feu au milieu des cahiers d’enfance
    Au milieu des zestes d’orange leur parfum qui craque
    Bois
    Au feu l’écorce de nos paumes
    La peau qui vibre et qui tremble sous le givre qui brûle
    Sous l’œil des lavandes
    Sous le poids des laines

    Je lancerai au feu
    Les jours sans solstice
    Et l’herbe mouillée
    Au feu les feuilles roussies de bitume et de serre
    Et de sable
    Au feu au milieu des marrons de leur bogue
    Au milieu des tiges de thym leurs senteurs qui grésillent
    Sauge
    Au feu les terres craquelées de nos lèvres
    Les fers forgés dans nos colères
    Les éclats du verre
    Dans la neige de mai

    Je lancerai au feu
    La ligne des saules au bord d’une rivière
    Leur charbon de serpe
    Au feu les murs en rondins sans fenêtres
    Et sans toit
    Et sans toi
    Au feu au milieu des milliers de bougies
    Au milieu de l’encens des fumées qui font flammes
    Paille
    Au feu nos têtes trouées de lunes
    La houille de nos mots restés cois
    La fleur des vignes
    La danse de leurs voiles

  • Que la nuit remue, elle s’ensommeille
    Que les corps s’enroulent, ils s’esseulent

    Si alors le monde s’enivre, il reflue
    S’il s’engrise, il tombe
    Pluie
    Dans le grain de l’aube

    Des lueurs ondulent entre les draps
    Lascives
    Des roses grèges disloquent
    Les chemises sur la chaise
    Les dents de lait
    Du jour
    Liment leurs contours
    Comme des châteaux de sable
    Frêles
    Dans la marée montante
    D’un levain

    Que s’étirent les mots, ils résonnent
    Que s’épanchent les corps, ils se taisent

    Si alors le monde dérive, il hésite
    S’il trébuche encore, il ricoche
    Radios
    Dans l’acajou des commodes

  • Je sillonne les draps où tu creuses ton absence – ton sommeil soc dans les terres qui pourrissent en moi. Ton silence sévère mon visage, je crispe tes mâchoires, serre l’anneau obscur de ta gorge mes mains autour de tes coups perfides, tu sarcles mes mots là où ils naissent, là où ils paissent. Je suis jachère et tu cognes ton front entre mes hanches et tu griffes mes flancs des faucilles de tes ongles. Tu hurles loup sous le butoir des lunes, je glane les pluies au-delà de tes paupières, nous ne vivons qu’aux lisières de nous-mêmes.
    *
    Elles invectivent le ciel de n’être pas élues, claquemurent le monde dans des tissus de mensonges, elles sont un fil de chaines. Elles se dérobent sous les parois du barbare, se rient des traces de boue laissées dans les yeux qui sont venus trop proches, séquencent le tendre jusqu’à les rendre aumônes. Elles sont deux, elles sont foule, elles sont nuées de désirs et d’arrogance, elles sont buées qui postillonnent le mépris. Venins des bords des lèvres, elles vivent dans les replis de leurs refus, vipères dans les herbes hautes de leurs secrets.

  • Un seuil
    Pour une architecture de séquelles
    Pour ceux qui archivent leurs gestes dans les murs
    Pour les gravats des sismographes
    Pour ceux dont le soleil déferle des boues

    Un seuil, une frontière
    Une pierre levée dans ses contours de lumières
    Pour des lits de poussières
    Des pluies de salpêtre
    Pour ceux qui ont le regard qui rouille
    Ceux qui lapident la nuit sur des canots de fortune

    Un seuil, une marge
    Une périphérie broyée dans un tonnerre de bitume
    Pour des voix de passage
    Des vents aux rides d’enfance
    Pour ceux qui voûtent leurs pas
    Ceux qui déchirent leur ombre à la lame de l’aube

    Un seuil, un toit
    Pour les hontes sous la langue
    Pour celles qui mangent leurs peurs
    Pour les ailes pliées sous les colères
    Pour celles dont les blessures sont nues

  • Un jour, j’ai vu de la mousse couvrir mon téléphone. Des petites bulles de savon avaient percé l’écran, on aurait dit une brume. Les voix devaient se frayer un passage à travers un voile de buées, on aurait dit qu’elles se lançaient des balles, qu’elles les faisaient ricocher sur mes pouces. Il y avait des flocons de mots, ils avaient écumé les phrases, s’étaient serrés, avaient formé un panache comme seule une comète peut en dessiner. Et mon téléphone en orbite autour de la terre, et mon téléphone, la tête dans les étoiles.
    Qu’il y prenne corps, qu’il y prenne chair ! Qu’il vibre d’émotions au lieu de sonner les rappels ! Je lui voudrais des soupirs et des murmures, je lui voudrais un visage pour remplir la coupe de mes mains, un geste tendre pour mes épaules. Qu’il sorte de ses icônes, des routines qu’il tourne en boucle. Je voudrais qu’il s’égare, qu’il suive un vent interstellaire, qu’il éclabousse l’épiderme…
    J’ai pris la mousse qui noyait mon portable. J’ai soufflé chaque petite bulle jusqu’à lui voler l’air. Il y avait des vapeurs de mots, d’images et de cris, j’ai tout percé. Tout suspendu dans l’atmosphère, le temps de les faire sécher, le temps d’oser une rencontre. Légère.

  • On trouvera les mots plus tard.

    On trouvera les mots, on les nouera les uns aux autres, ils suivront les phrases comme des trains quittent les gares, et l’instant se glissera à nouveau dans l’ombre des horloges, il rattrapera sa cadence. Il y aura une histoire et elle s’inscrira au creux de toutes celles qui tapissent les parois de nos mémoires.


    On n’avait rien prévu, rien préparé. On les avait tellement rêvées, tellement redoutées, ces retrouvailles, qu’on leur avait ôté contours et corps. Elles flottaient là, entre nos noms, comme une brume tenace brouille un paysage, efface les chemins qui nous étaient tracés. On avait dans nos poches le couteau qui pouvait trancher le silence et ses dérives glacées d’orgueil, mais nos mains tremblaient autour de son manche. Il y avait ce brouillard entre nous, il était mur, abri, charpente, on s’y reposait. On s’y protégeait. Des fureurs. D’avant.


    Est-ce un vent, un rai de lumière ? Un possible qui soudain surgit et qui hurle l’urgence ? Des regrets devenus trop lourds pour ramifier nos veines, qui tombent comme feuilles mortes et nous font trébucher ? On ne dira pas ces mots-là, on ne les cherchera pas. Ils ne nous soutiendront pas.


    L’instant est là, derrière la porte. Il se raidit, comme ta silhouette ; il se fige, comme son souffle. Elle t’ouvrira ses bras, comme tu as ouvert son ventre. Et tu t’y blottiras, enfin. L’instant, derrière cette porte, sera celui d’un amour fou d’être resté immense. Tu ne le sais pas encore, tu me regardes. Tu ne le sais pas encore, tu me crains. Il faudra du temps pour refondre confiance. Plus tard. Quand l’instant aura retrouvé l’ombre des horloges, et le contour des mots.

  • Vois,
    J’ai pris l’émeraude de son regard et l’ai glissée sous mes paupières,
    J’ai élimé son tranchant, j’ai battu son cœur au rythme de mes cils,
    Je l’ai cerclée de khôl comme on trace une frontière
    Comme les cendres d’un feu te tiennent loin des loups
    Vois,
    Son visage est doux maintenant
    Il ne connait plus de foudres

    Regarde,
    Glisse tes yeux entre mes doigts
    Qu’ils coulent là leurs larmes comme poignées de sable
    Qu’ils roulent leurs terreurs comme boules de brindilles
    Virevoltent dans les plaines désertes
    Regarde,
    Comme ils entrainent avec eux
    Les grains d’une mémoire meurtrie

    N’aie plus peur
    Les ombres sont hagardes maintenant
    Elles plissent leurs cernes dans les draps fins d’une peau
    Que tu as connue tendre
    Je vais te dire
    Tu peux plonger sans crainte dans son amour maintenant
    Ramasser les éclats de ses pupilles
    Comme autant de billes
    De pardon

  • Il y a derrière ce front des sables mouvants. Une plage aux grains des voix qui s’y sont déposées, une grève aux sédiments de fureurs. Il y a des boues, des braises et des ciments ; on s’y empêtre, on s’y perd, jusqu’à ne plus être. Ne plus être qu’une ombre, un brouillard, un ciel gras qui n’ose la pluie, gris de ne risquer le jour. Effacer son corps jusqu’à ce qu’il soit marbre, le blesser jusqu’à ce qu’il s’ouvre aux foules qui y prennent place, toute la place, l’ignorer pour qu’il puisse encore servir d’abri aux histoires d’errance et de sang. Il n’y a plus de noms, il n’y a plus de temps, pas même de gravure sur la pierre des cimetières, juste une eau sale qui stagne à l’intérieur du ventre et qui l’abrase, juste une rumeur vague et vase, des cris qui ont perdu leurs mots, des râles qui ont craché leurs sursauts avant de s’effondrer, comme des étoiles explosent avant d’avaler leur lumière. Il y a derrière cette peau une froideur à la gravité d’un trou noir.


    Et pourtant je marche encore, la tête confiée à la bienveillance du vent. Je le sens danser dans mes cheveux, se faufiler entre mes côtes, bouleverser le métronome qui s’y love. Et pourtant je nage dans l’eau vive des larmes qui ont brisé leurs digues, le corps plongé dans le sel d’une vie qui a rompu les amarres d’une trop grande bienséance. J’écris mon nom sur des ailes, qu’elles soient d’oiseaux ou d’abeilles, et je le regarde s’aventurer dans les contours du ciel, je le regarde polliniser la lumière, j’entends mon nom naître sur le bout de tes lèvres, sur le gout de ta langue. Et mes mains se découvrent une douceur, leurs gestes déplient une lenteur, dessinent un paysage à traverser, invitent à l’arpenter dans une course folle, le front seulement livré à son vertige. Et pourtant, je sens, je ressens. Je suis. Libre des braises qui tapissent mes pores. Libre de ce qui coule dans mes veines. De ce qui habite mon corps. Météore.