Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Muriel Meskens

  • Bien sûr il y a l’aube
    Sa peau de lait
    La soie de ses cheveux
    Ses traits de fusain dans les nuages
    Cadran solaire des oiseaux
    Sur un pointillé de nuit


    Bien sûr il y a la lumière
    Ses nervures sur les murs
    Les copeaux qu’elle taille dans l’eau vive
    Ses filets tendus
    Entre rouge et violet


    Bien sûr, il y a les arbres
    Et le ciel qu’ils découpent en fractales
    Il y a le givre et ses dentelles insolentes
    La mer et l’opale de ses ombres
    Il y a les étoiles
    Leur âge qui s’exprime en voyages


    Il y a ces coïncidences entre le monde et moi
    Ces moments-là
    De bascule
    D’éblouissements
    De reconnaissance
    Bien sûr
    Mais ce geste
    La paume de mes mains dans les méandres de ton dos
    Quand elles l’ont lavé pour la dernière fois
    Quand il n’était plus rempart
    Contre les terreurs du lendemain
    Ton dos devenu tableau noir
    Où je devais tracer ce matin-là
    Les mots de l’au-revoir
    Ce geste
    Qu’il fallait incroyablement beau
    Pour qu’il garde le souvenir de nous

  • Elle parlait fort, et sans tendresse. On aurait dit que la hargne s’était logée dans le fond de sa gorge, qu’elle y avait stagné pendant des années, une eau mauvaise dont elle ne pouvait sortir des mots qu’en les raclant. Toujours dans ses phrases un écho de boues et de marécages, une terre lourde, trop lourde pour porter fruits. Acide. Toujours dans ses gestes la force brute de ceux qui se battent contre la pluie, le vent, le manque de lumière. Et le manque de repères : le sol où elle avait enlisé ses bottes d’enfance goûtait la glaise et l’alcool. Gouttait ses dérives, sa folie. Et la démence dans laquelle elle avait grandi perlait quand elle parlait. Je me souviens de la distance que je maintenais entre elle et moi : le crachat était devenu une unité de mesure. J’avais peur de sa bouche, de ce qu’elle couvait de furies, de ce qu’elle hurlait d’isolement, d’égarements; j’avais peur de ce qu’elle frappait de sa colère, de ce qu’elle me transmettait de rancœurs. Longtemps, parler était combattre à l’arme blanche. J’esquivais les blessures dans les langues étrangères, je m’y construisais un abri précaire. Je n’ai jamais planté mes racines dans une langue, la sienne n’était pas celle de ma mère.

    Ma mère mélangeait les mots de deux langues, commençait ses phrases dans l’une et les poursuivait dans l’autre ou offrait dans un seul souffle la traduction de ce qu’elle venait d’énoncer. Elle parlait souvent en mixtures ou en ellipses, ma mère, quand elle ne savait plus très bien où elle avait rangé ses mots. J’ai appris à louvoyer entre ses sonorités, à les rendre claires, à leur donner grammaire. A marcher dans les voiles de ses silences brusques, à les colorer des miens, à apprivoiser ses vertiges, marcher sur le fil de ses points de suspension, aussi. Une façon de ne pas m’ancrer dans la langue plus pure de ma grand-mère, dans sa langue de Tradition. Une façon de rompre avec certains ancêtres. De ne plus avoir peur du langage. Ne plus confondre parole et cris. Quitter sa terre, m’en désembourber et agripper le ciel, le vent, les étoiles et me construire des ailes fragiles de langage et de liberté.

    Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre qu’en faisant cela, j’avais semé autant de hargne et de répudiation dans ma voix qu’il y en avait dans la sienne.

  • Au pied de la falaise
    Il y a le vent dans sa tanière
    Comme un ours dans le calendrier
    Il y a le temps dans ses crinières
    Comme un rat entre mes côtes


    Sur la plage, l’écume aigre
    D’une mer qui n’a plus de saisons
    Et la lumière qui souffle en rafales
    Qui ébouriffe les peaux
    Qui incendie la mienne


    A flanc de falaise
    Le chant de l’oiseau est friable
    Et rauque
    Comme ces chants d’une langue inconnue
    Que je comprends
    Dans leurs tambours
    Il garde le ciel comme je garde un cap
    Mauve
    Comme une bruyère insoumise
    Comme un deuil tout en pudeur


    Au bord de la falaise
    Là où le vent prend démences
    Où il rit comme une hyène
    Avant son saut de l’ange
    Au bord de la falaise
    Me prend dans le ventre
    Le vertige du vautour

    • Laisser vous d’abord toucher par les vacarmes du monde et leurs échos d’effondrement.
      C’est douloureux, certes, mais indispensable pour réveiller en vous un sentiment de révolte
      et d’indignation trop longtemps enfouis dans les impératifs concrets du quotidien. Vous
      pouvez y mêler des sensations de tristesse, d’empathie, d’impuissance, ainsi qu’un fond de
      colère, afin de former le sol dans lequel vous enracinerez votre quête.
    • Adressez-vous ensuite au ciel, jusqu’à ce que son silence vous soit insupportable. Servez-vous
      de poèmes et de mots de louves, de souffles de nuits et d’échelles de Babel, usez vos genoux
      à la seule hauteur de ceux qui sont tombés
    • puis levez la tête vers les nuages, trempez-la dans des pluies qui feront enfin fleurir les
      déserts
    • et laissez-vous traverser par les poussières d’univers, laissez-vous bouleverser par les fusions
      de nouveaux noyaux. Réinventez l’histoire des particules élémentaires, foulez leurs sentiers,
      arrosez-les de nuits
    • choisissez celles-ci de lunes pleines et de marées sauvages, laissez-vous porter par la brume
      des étoiles, faites de votre corps une plume
    • et trempez-la dans l’encre discrète des gestes tendres, des gestes doux. Distribuez-les
      comme des pamphlets. Répandez-les sans calculs ni philosophies. Dispersez-les comme des
      vents fous.
    • Il se pourrait bien alors que naisse une faille de clarté dans les trous noirs du monde. Une
      faille aux allures de croissant.
  • Une rose est une rose
    Est une rose 1
    Aucune sans épine
    Etendards fragiles
    Barbelés de beauté
    Fils cousus d’un monde
    Aux pétales brûlées


    Un corps est un corps
    Est un corps
    Le mien grêlé d’échardes
    Les yeux funambules
    Sur des sarments de ronces
    Ma peau, un récif d’orties
    Je pique à fleur de mots


    Trémière aux flancs des murs et murailles
    Pétales pâlies des parfums de suie
    Suie je suis et suis
    La course d’un vent de foudres et d’incendies
    De folies


    Le monde est monde
    Est immonde
    Le temps écosse ses levures dans mon ventre
    Avec l’haleine acide des blessures
    Que la nuit ne suture plus
    Je suis d’aubes et d’épines.

    1 Gertrude Stein, dans son poème « Sacred Emily », 1913.

  • Il faut toujours
    ______ Tellement de temps
    ______ Tellement de vents
    ______ D’espace
    ______ ______ ______ Pour
    ______ Entre les sables
    ______ Entre les peaux
    ______ Entre tout ce qui marque et creuse
    ______ ______ ______ Rencontrer l’enfance

    ______ Tenir entre ses paumes
    ______ Un âge
    ______ Qu’on sait rond et délicat

    ______ ______ ______ ______ Donc

    ______ Un rêve
    ______ Aux accents blonds
    Et
    ______ Entre saisons et
    ______ Hors contextes
    ______ Le poser
    ______ __Sur le corps nu
    Puis
    ______ A travers les veines
    ______ Par-delà les nerfs
    ______ L’entrelacer aux défaites
    ______ Les laisser vibrer
    ______ Dans le même caractère

  • Il commence à pleuvoir et c’est le ciel qui trébuche,
    c’est un toit de mousses grises qui se fissure
    et tombe ses rayures dans l’oblique du vent.
    Il commence à pleuvoir et c’est le dos qu’ils cambrent
    C’est le corps qui exulte à revers
    Et se faufile sous l’arcade tendre des nuques.


    Il pleut des perles, des cordes ou des hallebardes
    Et c’est un monde qui court, oppresse, entraine
    dans sa hâte les pas trop gourds pour une danse
    Il pleut à verse, à flots, à grandes marées
    Ce sont les yeux qui font rivage, les paupières qu’il faut taire
    Dans le ressac acéré des larmes


    Il tombe des cendres, des étoiles filantes
    C’est ton ombre dans les flaques
    Ton corps sous mes bottes
    Il commence à pleuvoir et le ciel sourd et sévère vacille
    Il disperse
    Tes éclaboussures

  • On les voit arriver de loin, les cris, ils soulèvent une brume mauvaise comme poussières sous sabots de colères. Ils cavalcadent, s’avancent aux grands pas de leurs couleurs vives. Ivres de phrases, de slogans et de discours, ils envahissent tout l’espace ; s’imposent dans la nécessaire violence de leurs révoltes. Des mots, ils font des murs, ils font des armes qui en brisent d’autres. Ils hurlent, vocifèrent, revendiquent et laissent derrière eux des tables rases où gisent les restes de ce qu’on taisait, avant.

    On le décèle dans les failles, les brisures, les débris, le silence. C’est un calme qui précède ou qui suit un grand vent, un souffle qu’on suspend ou reprend. Il s’infiltre comme un écho dans des ciels trop vastes, comme un geste qu’on retient pour ne pas qu’il frappe ; il occupe les lieux dans leurs creux. Des mots qui blessent, il fait onguent ; des cris colères, il casse les marges. Il ouvre un temps de prudence et d’intuition, et laisse derrière lui des chambres fragiles où rêve le monde qu’on voulait, avant.
    On les écrit parfois sur une même portée, les silences et les cris. Une clé d’ut ou de sol les tresse sur les bords d’un même élan, une bouche aux lèvres meurtries en frotte parfois les cordes au fond d’une même gorge. Ils tonnent ensemble dans les mêmes poitrines, s’interrompent aux mêmes tournants ; on les chante parfois partisans, les cris et leurs silences.