EAU – FLOTTEMENT
Baignant dans le liquide chaud et translucide de l’inconscience tranquille –
nous flottons.
Silence mouillé.
Les parois rouges à noires ou noires à rouges nous paraissent lointaines ou proches selon que
nous soyons basculés à gauche, à droite, vers le haut ou vers le bas.
Rien n’est défini dans ces coins-là.
Tout se laisse aller, se répand, selon ses propres principes.
Les choses se mettent en place pour que cela advienne, sans que l’on soit mis dans la
confidence.
Le temps n’a pas de prise sur nous, ni les heures, ni ce qui doit les composer pour qu’elles
soient désirables.
C’est le monde du tout et du rien.
Les sons passent mais ne marquent pas. Ils n’impriment pas le sens que souhaitent leur donner
ceux qui les transmettent.
C’est le signal brouillé d’une voix lointaine, venue d’une civilisation dont nous ignorons déjà tout.

FEU – ANIMA
Le grand complot a atteint son but.
Nous sommes perméables à tout, dotés d’une volonté de liens, de compréhension et
d’expansion.
Si les données nous sont favorables, nous voyons, nous sentons, nous touchons, nous
entendons, nous goûtons. Certains parmi nous regretteront de posséder l’une ou l’autre
capacité à certains moments du voyage.

Nous rencontrons le vaste monde du vivant, des choses et des choses contraires – le chaud et
le froid, la lumière et l’obscurité, le bon et le mauvais, le beau et le laid. Minuscules échantillons
de ce dont nous sommes les témoins sensibles.
Dépassés par l’immense beauté vécue comme fardeau, des hommes à petites têtes vont
développer des stratégies de rétrécissement du réel.
Veuillez accueillir le cortège de certitudes, accompagné du service d’ordre de l’ego : propriété,
possession, obsession.
Nous accouchons douloureusement du moi, inventons les limites du je et ses moyens de
conservation redoutables.
Solidité. Édifice. Rigidité. Carapace.
Mon domaine sera celui du combat.
Ma langue sera celle que j’arracherai brutalement à l’ennemi que je me suis inventé.

Je cherche des boucs émissaires.
Nous nous divisons – en groupe, en portions, en pensées – en je qui va traîner nous dans la
boue.

TERRE – COMPOST
Plus le temps d’en vouloir au temps et à ce voisin qui avait jadis un jardin plus fleuri que le
nôtre.
Ces considérations appartiennent à l’autre état, à l’autre monde.
Nous sommes don. Total.
Notre condition passe de locataire à habitat – refuge – pour d’autres, beaucoup plus petits,
qu’on avait l’habitude d’écraser.
La sédentarité nous a amenés à nous organiser activement pour la gestion de nos semblables
devenus déchets. Ceux que l’on a aimés, ou ceux qu’on paye pour cette tâche nécessaire,
creusent la terre assez profondément pour nous y loger.

On a imaginé une armure de bois, confortable, contre la parade des petits intervenants. Ces
grouillants-là n’en ont que faire de nos stratégies.
Ils parviendront à bout du bois – salives acides qui nous font gonfler, crouler et exploser dans la
cabane.
Affaire collective. Nous travaillons ensemble pour leur permettre de venir pondre et développer
leur famille en nous.
Nous pénétrons la dimension la plus utile de la chair.
Le gîte et le couvert ne sont plus des offrandes à la tête du client.
Tendez l’oreille.
Nos locataires s’expriment.
La mastication produit un son singulier, répétitif et mouillé.
Les déplacements se rapprochent d’une nappe sonore sourde, diffuse et continue.
Les noces et les naissances éclatent en cris aigus, provoquant de léger séisme qui transforment
cette joyeuse fanfare en fête.
Nous sommes malgré nous un – jaune moyen, rose tendre, bleu électrique – tableau abstrait
victime d’un déferlement de couleurs et de mouvements.
Nous ne produisons ni bien ni mal.
Nous sommes inoffensifs et terriblement profitables.
C’est le monde du presque plus rien pour tout.
Ne reste que la charpente blanche.
Nettoyée.

AIR – PRESENCE
Evacuées,
Lois physiques, lois morales.
Lois négociées par d’autres –
héritiers d’arrangements anciens,
scellés par des mains aveugles
qui ne savaient pas très bien
ce qu’elles avaient à trancher.
Ni pourquoi il fallait trancher.
Débarrassés,
De l’accablante pesanteur –
Ni vol, ni flottement, ni poids.
Convoqués,
Avec ou sans mots,
Par des esprits
qui ont gardé en mémoire
Par des esprits
qui ont gardé en peine.
Dispersés,
Dans l’univers boursouflé.