Gare de l’Est

Les murs de la gare surplombaient la nuit. Les soirs d’hiver, le vent soufflait sur les visages des quelques banlieusards ramassés dans le petit abribus. Ils attendaient le bus de 3h du mat. Mathushan était là, chaque nuit. Lorsque le bar fermait, il rangeait ses roses et se précipitait vers le bus. « Ce bus de banlieue était assez confortable. Pas comme ceux de son enfance, au Sri-Lanka » pensa-t-il la première fois qu’il monta dedans. Et pas comme ces bus du jour encombrés. Ce bus avait des sièges molletonnés. Quand il le prenait à l’aube, il pouvait enfin dormir, après des heures à arpenter les rues, les bars, les
restaurants, il dormait à poings fermés.
Et soulageait ses articulations.
Le plafond de la gare coupait l’horizon, fendant la nuit noire.Des filles discutaient ce soir-là sous l’abri. Et des hommes, beaucoup d’hommes passaient. Le balai des alcooliques, des crackhead, des miséreux et des violents de Paname se répétait, comme chaque nuit. Lui ne les voyait quasiment plus. Personne ne le voyait non plus. La gare vide. Esseulée. Moment suspendu et tendu. C’est un moment qu’il avait appris à aimer.Ce bruit autour de lui qui se dilue dans la nuit douloureuse. Des hommes tiraient les filles par leurs bras, il sursauta. Se retourna. Le bus arriva, il monta vite. Un corps s’étendait par terre à l’entrée du bus. L’homme cria et se mit à rire. C’était un de ces fous habituels, qu’il croisait dans ces bus. Il fila dans la nuit. Il s’endormit, la gare s’assombrit, disparut, Paris disparut: dehors les arbres ployaient sous le vent. Plus que 30 minutes, estima-t-il, le bus de nuit était toujours beaucoup plus rapide que celui du jour.
30 minutes de sommeil avant de retrouver son lit.
Il se réveilla. Ville-Evrard. C’était son arrêt. Une longue route à l’horizon perçait deux parcs. D’un côté, Ville-Evrard, l’un des plus grands hôpitaux psychiatriques du pays. Sa voisine s’est faite plantée une fois par un fou en cavale. C’était un accident, avaient-ils dit, ce qui l’étonna à l’époque. Après tout, c’est vrai qu’il était étonnant qu’un tel hôpital dans un pays si riche laissait souvent ses fous s’échapper.
Chez lui, le silence régnait. Dans l’interstice de l’aube et de la nuit, il s’engouffrait chaque soir, son corps endolori le maintenant à peine éveillé, pour rejoindre son lit où il s’effondrait. Son nez le piquait étrangement de plus en plus chaque soir. Un sommeil lourd
l’emporta comme à chaque fois. Des rêves il n’en faisait plus. Pas plus que des
cauchemars. Sa fille dormait déjà lorsqu’il rentrait. Son fils aussi. Lui se réveillait
généralement à 15 heures. Il ne les voyait que deux heures lorsqu’ils rentraient de l’école,
et avant de retourner travailler.
Dans sa chambre aux volets constamment clos, il s’habille. Il passe une petite heure avec
ses enfants quand ces derniers finissent tôt. Son jean lui tombe sur les chaussures, des
mocassins larges marron. Le jean recouvre quasiment ses pieds. À 17 heures trente, il
sort, reprend le bus. Du haut de son 1 mètre 70, il se hisse pour attraper une canette de
coca. Et puis sort. Dans le sifflement du vent, dehors, les arbres ployaient toujours. L’automne arrivait.Il s’engouffra dans le bus où trois poussettes bloquaient l’entrée.
Soupir.Une jeune femme le regarda, la tête collée à la vitre. « Elle semble triste », se dit-il.Il détourna le visage. Il n’aimait pas voir les gens tristes.
Son trajet durait en moyenne une heure trente. Souvent plus. Lui aussi avait pris l’habitude de coller son visage à la vitre. Dehors, le soir s’abattait. Les routes disparaissaient avec l’arrivée du soir. Des jeunes hommes faisaient vrombir des motos trafiquées en roulant près du bus. Le paysage s’enfuma, s’évanouit dans un amas de noir.
Un jeune se mit à hurler dans le bus, dans un langage qu’il ne comprenait pas. Puis une réponse arriva : “Jésus, c’est le fils de Dieu et toi t’es le fils de qui toi ? hein?” cria l’un des fous du 113. Mathusan s’éloigna, depuis que sa voisine se fit planter, il préférait être prudent. Mais le fou avait bien raison, pensa–t-il. C’était qui son père à lui, pour qui se prenait-il à brailler comme ça ce gosse?

Dehors, la nuit tombait. Lui revenait en tête, en boucle, des rêves incandescents, ses rêves de jeunesse qui précipitèrent sa fuite de son Sri Lanka natal. Des rêves défaits par le cours de l’histoire, et par la perte de la guerre.
Terrible nostalgie des choses qui n’ont jamais été.