J’ai appris à faire comme les serpents
Glisser jusqu’à la table
Chercher derrière ta rétine
Observer tes dents comme des rasoirs
Broyer ta carcasse comme les bouches des crocodiles
Et pleurer sous la lune
Ici, juste là
J’ai compris que
Tes pieds avaient broyé ma nuque
Et que traverser ta vie sans bruit avait rendu mon visage sec
Alors j’ai frotté mon crâne sur ton ventre et de ma figure maigre 
je t’ai bouffé
Comme font les fous…

Rentre 
Ne sonne pas 
ne sonne plus 
je t’attends 
rentre 
ça fait longtemps 
que je t’attends
rentre 
il est tard 
il fait froid 
rentre 
pose ton manteau 

sur la chaise 
rentre 
pose toi près de moi 
rentre 
tu le vois le café sur la table ? 
tu le vois le café dans la tasse ?
il fume encore 
tu le vois ? 
rentre 
Il est encore chaud 
rentre 
il est bon, tu verras 
rentre 
J’ai mis des fleurs sur le petit tabouret en bois
rentre 
regarde comme elles sont belles
rentre 
elles sont pour toi 
rentre 
ça fait longtemps que je t’attends 
rentre 

Cinq heures 
Brouillard 
rouler, bosse sur bitume
refaire les lacets 
avancer 
retenir le souffle/ puis/ 
faire entrer l’air dans les narines 
Et c’est toujours la même histoire
Et c’est toujours le même goût
Pisse froide 
goudron chaud comme la braise 
Elle met ses mains au fond de ses poches, pour éviter que le froid  ne lui glace les doigts 
Ici, une merde de chien/ puis/
plus rien 
le calme au ras du sol 
Elle se dit que l’hivers c’est comme l’été finalement 
ça sent toujours la tristesse  
Station service ouverte 
Kérosène
pigeon qui pleure sur l’escalier de l’église 
tourner à gauche 
prendre la rue des oiseaux morts 
absence de lumière 
les murs criblés de balles 
réalité
fermer les yeux
ne plus penser à rien 
juste deux minutes
le temps de remettre les pendules à l’heure 
/ puis/
écouter le ciel
emprunter la rue des bouches qui sucent 
reprendre 
corps
main
dos courbé 
cervelle saoule 
faire comme les serpents

Elle glisse de toute ses forces  vers  ce qui l’attire 
les pattes lourdes mais le coeur prêt 
les muscles enfoncés dans le goudron 
On attend tous la même chose non ? 

Dis-leur

qu’on a  perdu d’avance

que le monde est fou 

qu’il ressemble à un trou

Dis-leur 

qu’on est épuisés

de bouffer du vide 

et

de boire de l’acide

Dis-leur 

qu’il faut descendre bien bas 

pour comprendre

le fond des choses 

Dis-leur 

que le diable a toujours la gueule ouverte 

qu’il ne la ferme

jamais

Dis-leur 

que les racines des arbres 

ouvrent

des portes nouvelles

et que c’est 

là 

qu’il faut aller 

pour 

comprendre la vie 

Dis-leur 

que la première fois 

c’est toi qui décide 

Dis-leur 

que la nuit 

c’est comme le jour 

si 

c’est 

toi 

qui 

le 

veux 

Dis-leur 

mille fois 

que si tu t’échoues

et que l’écume remonte sur tes joues

rien n’est jamais perdu 

Dis-leur,  

qu’il faut

lever l’ancre des bateaux

mesurer la longueur du silence

revenir près de l’abat-jour

coudre des cordes

tourner les talons

            et 

regarder devant, tout simplement… 

Quelqu’un. Quelque part.

Je suis assise sur l’herbe fraîche, les pâquerettes posées de-si de-là, font des petits points jaunes. J’enfonce mes Converse dedans. Serrer contre ma poitrine, ton petit cahier rouge. En face, droit devant, il y a la mer. L’écume, remonte jusqu’à mes yeux. Ça brûle, c’est salé. À travers moi, je veux dire dedans, mes idées s’entremêlent. Ça fait des noeuds épais. À l’intérieur, je veux dire dedans, j’ai mal. 

Non, je n’ai pas peur des eaux profondes. Je suis descendue très bas pleins de fois. Je pourrais me laisser glisser, comme ça, tout doux. Je pourrais marcher dans l’eau, dans les vagues. Droit devant. Puis attendre que ça fouette. Puis attendre que l’eau claque contre mes genoux, contre mes cuisses, contre mon ventre, contre mes seins. Je pourrais attendre que l’eau claque contre mon cou et sur ma bouche. Je pourrais attendre que l’eau pénètre ma bouche. Je pourrais. Mais je reste là. Assise sur l’herbe. Ton petit cahier rouge serré contre ma poitrine. Là, assise, face à la mer, je pense à toi. À tes mots. 

Et quand je serai vielle et que je serai morte. Je viendrai te le dire. Que j’ai pensé à toi, tous les jours que Dieu laisse devant ma porte. Les mots, sont des traces indélébiles, qui me rapprochent de toi. Et même si les années passent, et même si le train de la côte bleue avance. Dans dix ans, dans vingt ans, dans cent ans, je penserai à toi. Car c’est pour toi que j’écris…

Je ne suis pas frisson
je suis spasme 
je ne suis pas lâche 
je suis assassin 
je ne suis pas bûcher 
je suis œil dans le feu 
je ne suis pas auteur 
je cultive des maux 
je ne suis pas visage
Je suis figure à grosses lèvres 
je ne suis pas coupable
je suis poings sous  la table 
je ne suis pas pensée
je suis vide dedans
je ne suis pas invisible
je me cache comme je peux 
je ne suis pas langue 
Je suis claquement entre les dents 
je ne suis pas inspiré
je suis esclave
je ne suis pas savant
je suis riche dedans 
je ne suis pas aigre 
je suis juste insomnie
Je ne suis pas nuit 
je suis mélancolie
Je ne suis pas silhouette. 
Je suis ombre nue 
Je ne suis pas œil. 
Je suis paupière qui fusille 
je ne suis pas poux
Je ne suce pas 
je ne suis pas couché
Je suis horizontalement aligné 
je ne suis pas Pierre
Je suis calcaire taillé 
je ne suis pas arbre
Je suis forêt qui tremble. 
Je ne suis pas résigné
Je suis juste à genoux
Je ne suis pas poème
je suis hasard, regret…