On pense souvent à tort que celui qui a le dernier mot l’emporte en matière de raisonnement, d’argumentation.
Moi, j’ai une autre théorie : la vérité se niche dans nos émotions.

Il suffit que quelqu’un dise quelque chose – ou ne dise rien d’ailleurs – pour qu’une émotion, d’abord imperceptible, commence à bouillonner au tréfonds de nos organes, nos viscères. Elle se trémousse là, l’air de rien, s’éveille, bâille, commence à s’étirer en repoussant de part et d’autre les parois de l’abdomen, puis subitement sort ses griffes, s’accroche au péritoine, remonte jusqu’à trouver une brèche, s’y infiltre, prend l’air deux minutes. Puis c’est reparti : la voilà qui agrippe maintenant le nerf le plus proche – aïe, ça pince, ça picote, ça tricote – et hop, elle attrape au vol ici un muscle, là un os, et tel un trapéziste sûr de sa trajectoire, s’élève toujours plus haut pour parvenir jusqu’à la trachée. C’est en ce conduit étroit et visqueux qu’elle choisit de cracher son feu intérieur, brûlant tout sur son passage, avertissant de son arrivée imminente en milieu hostile pour faire entendre sa voix. Mais elle n’a pas encore fini son ascension. Il lui reste le plus difficile, le plus ardu, le plus inconcevable pour qui n’est pas aguerri à pareille épopée : la traversée du larynx, sombre, angoissant, qui filtre tout ce qui ne rentre pas dans les clous, les règles, les codes. Alors l’émotion doit user de ruse pour tromper l’ennemi : elle se camoufle en une sensation, indescriptible, message indéchiffrable, et enfle, enfle, enfle à n’en plus finir dans ce cerbère de la parole qui n’aura alors d’autre choix que d’expulser l’intrus : les mots de la vérité.