______ De tous les écrans, de tous les paravents, je suis la honte.
Celle qu’on étend sur un être en pleine croissance, la doublure
cousue au revers d’un précieux rideau. Je suis la honte, mon
vêtement ne me quitte pas. Il est ma peau.
______ Ma peau est lisse, ma peau ne respire plus.
______ On me fait croire que nue je suis ridicule. Aucun démenti
ne m’atteint. Les déraillements de ma voix me poignardent, la
salive que je crache m’étouffe. Mes odeurs me pendent lentement.
Les fondations de mes pensées me font trembler. L’étroitesse de
ma bouche me serre et me desserre.
______ Si je luis, j’ai honte. Si je sors mon ventre, j’ai honte. Si je
dis… j’ai honte de ne pas dire, de la fatigue qui me bâillonne, de
ma dysharmonie.
______ Il n’y que le mouvement. Le mouvement seul me libère,
transpire la honte hors de mon corps. Céder à la puissance et tant
pis pour le silence.
Catégorie / Suzanne Ferrier
l’espace avant qu’il se colore de ma voix
qu’il se charge de ces choses
qu’à force de ne pouvoir dissoudre
j’essaime par les fenêtres
l’espace avant que ma buée ne le réchauffe
ma vapeur intérieure
sa surface au repos
une enfilade de volets fermés
celui qui entre par mes poumons
et qui lorsque je respire reste toujours tranquille
c’est lorsque je lui parle que je l’agite
lorsque je lui transmets mes idées
je ne sais pas l’inviter à rester
je n’ai peut-être pas assez respiré
savez-vous respirer ?
laisser le calme dissoudre vos idées
___________ le sucre qui fuit devant l’absinthe
___________ celui-là, il faut le garder
je garderai après
une fois que je saurai respirer
tout ce qui a précipité
tous les cristaux
toutes les fumées
tout ce qui m’aura été renvoyé
tous les reflets
toutes les transparences
tout ce qui tiendra cousu dans mes ourlets
tout le coton qui remplacera le plomb
toutes les voix transformées par le rire
toutes les voix, tous les rires
toutes les expirations stables et encadrées
tous les cadres, dorés, brûlés et enchâssés
___________ les cadres sans toiles, les cadres toujours penchés
___________ les cadres sans paysages et sans portraits
___________ sans scènes et sans histoires
___________ la poussière de tous les cadres, précipitée
Capture
je caresse le travail des hommes
je caresse la surface magnifiée
il y a des rainures et des nœuds
une forêt de troncs polis
les chênes sont beaux et blancs
on a gratté leur écorce
on dirait une foule de femmes debout
dénudées à la fin de l’été
leurs nervures sont les traces du soleil
en négatif sur leur peau
ainsi pelées elles semblent faites
pour mes mains qui les épousent
je pose ma joue sur leur tronc et j’attends
le souffle d’un enfant
je pose mon oreille sur leur tronc et j’attends
le tapage des bois qui ne vient pas
ici tout animal est statue
tout mouvement est capture
et je pense et j’enlève
un à un mes vêtements et mes pensées
Qu’est-ce qu’un drap / qu’est-ce qu’un oubli
Qu’est-ce qu’un drap ?
Le géant qui tire à lui le plomb qui fond dans ma tête
La légèreté qui soulève le monde
Et qui épouse mes formes lorsque le vent l’effleure.
Ce toucher aérien qui révèle la pesanteur.
Le sortilège qui m’ancre à la terre
Qu’est-ce que l’oubli ?
Une essence versatile
Un carton autrefois parsemé de naphtaline
que l’on approche avec une précaution curieuse
Un mille-feuille de soie
Une boîte en plastique dont le couvercle égaré
n’a peut-être jamais existé
dans lequel on fourrage furieusement
Entre des couches qui sédimentent
le bouillonnement d’un chaudron
La disparition
La dissolution
L’acide qui ronge
Un espace non défini
dont on revient par instants
Un bouclier de papier ou d’acier
que l’on brandit ou sur lequel on s’appuie
Un paravent peint ou une palissade
qui nous protège ou sur lequel on se
heurte