Le livre des pourquoi

J’ai volé dans ma tirelire. 20 euros. Pour acheter Le livre des pourquoi.
Pourquoi ?
La réponse des parents, « Quand tu seras grand tu comprendras mieux », m’exaspère.
Maintenant que j’ai huit ans, ils répondent toujours pareil.
Ma solution, prendre mon destin en main.
Demain j’achète Le livre des pourquoi.

*

J’en ai appris des trucs dans ce bouquin.
Côté explications on est proche des parents. L’impression que personne ne comprend les situations de la
vie. Chacun brode à sa façon, avec ce qui lui convient.
Ils avertissent dès les premières pages.
_______ Pourquoi je suis là ?
_______ Pourquoi nous en sommes là ?
_______ Pourquoi je lis ce livre ?
Ces questions, insolubles, représentent la triade fondamentale des pourquoi, un résumé en quelque sorte.

*

Je sais parler des pourquoi. Je sais les fabriquer. Pour y répondre, difficulté infranchissable.
Pourquoi quand il y a plusieurs pourquoi on ne place pas de « s » à la fin de ce pourquoi pluriel ?
La réponse, c’est un adverbe, celle-là n’explique rien, mais ceux qui l’utilisent ne ressentent pas le besoin de réfléchir plus loin.
Pourquoi il n’y a pas de « s » aux adverbes ?
« C’est comme ça » répondent les mêmes.
Explication plus courte que celle des parents. Sans espoir d’en savoir plus un jour. Une tristesse cette mentalité.

*

Pourquoi les végétaux poussent ?
Au cours d’une discussion, longue, très longue discussion, où je peine à suivre le docteur en biologie
végétale, à mon nouveau pourquoi, là il me dit « Qu’est-ce que j’en sais. »

*

Pourquoi y a-t-il besoin de sexes pour se reproduire ?
Là, personne ne veut discuter ce point avec moi.
La question ne se pose pas. Je ne vois pas pourquoi.
Pas curieux ces adultes.

*

Pourquoi je suis l’élu parmi des millions de spermatozoïdes ?
J’en ai fait rire un paquet avec ce pourquoi.
Au niveau réponse, même pas une piste.
Si ce n’est, « Tu iras loin mon petit gars, si tu continues comme ça », ou d’autres réflexions aussi
intéressantes.

*


Pourquoi nous détruisons nos ressources naturelles ?
La surpopulation prétendent certains, tout de suite d’autres affirment que le consumérisme nous détruira.
Les lois du profit vocifèrent ceux plus politisés. L’avidité des exploiteurs renchérissent les moins
diplomates.
Parmi ces savants, personne développe, tous hurlent la conviction qui les tient. Des chamailleries s’en mêlent.
Des coups s’échangent.

Plus moyen de parler.
Bagarre générale en guise de discussion.

*

Je choisis de ne plus m’adresser à personne pour réfléchir à mes pourquoi.
Je les fabrique en cachette. J’ai peur de provoquer de nouvelles disputes. Les réponses qui n’avancent rien ne m’attirent pas. Les adultes, eux, en consomment un max.
Je recherche des explications solides, pour me construire.

*

Pourquoi je n’aime pas tous le monde ?

Pourquoi je ne peux pas rester dans un coin, sans respirer, sans manger, sans rien faire, et attendre que le moment d’exister me convienne ?

Pourquoi je ne peux pas voler ?

Pourquoi je ne peux pas aller sur la Lune par mes propres moyens ?

Pourquoi je suis comme ça ?

Pourquoi on ne peut pas arrêter le temps ?

Pourquoi il n’y a pas de « T » au temps, alors qu’il est tout seul ?

Pourquoi je ne peux pas y voir au fond de la matière, regarder les quarks ?

Pourquoi les rejets de mon corps, des organismes s’en nourrissent et vivent de ça ?

Pourquoi seul mon chien Tauby a la capacité d’expliquer comment fonctionne le monde ? Lui me parle comme personne.

Pourquoi ne pas révéler aux enfants ce que Tauby a compris grâce à sa patiente observation du monde ?

*

Tauby n’existe plus depuis un paquet de décennies. Mon tour approche. Les pourquoi restent. Les
intellectuels-philosophes-politicars convaincus de tenir une vérité solide organisent des batailles. Voire la
guerre quand leurs certitudes les enflamment. Les plus habiles survivent.
Avant d’en finir je désire apporter la réflexion qui a mené mon existence, celle d’un chien, « Chaque personne se réfugie derrière ses principes, son mauvais goût, ses délires, ses fantasmes, sa folie. Toi et moi compris ».
Reste l’ultime, pourquoi tout ça ?

À celles qui ne regardent pas

Ô Lois Éternelles.
Suzeraines de la chimie, de la physique, du monde quantique.
Les crédules habillent leurs angoisses d’êtres magiques. Les lumières qui en découlent les rassurent.
Tous ceux-là chérissent leurs ignorances.
À en devenir agressifs, assassins.
Ils vous confondent, ô Lois Éternelles.
Vous assimilent à des marionnettistes dotés d’une personnalité surnaturelle.
Ils comptent influencer le mouvement du monde par leurs attitudes serviles qu’ils s’imposent, qu’ils imposent.
Comment vous atteindre.
Comment penser cette gageure.
D’autres, ou les mêmes, savants en diable, préparent la conquête de l’Univers. Leur espoir d’un salut.
Les plus déterminés pensent asservir vos compétences, pour leur bien, pour leurs convictions.

Leur sérieux les entraîne à rafler, saccager, s’approprier tout ce qui leur convient.
Je me trompe, je vous entends glousser.
Ou, je confonds avec l’écho du big-bang ?
Ô Lois Éternelles.
Vous voilà vexées.
Et vous repartez.
Veuillez transmettre, par-delà la Grande Ourse, mon bonjour au Temps.
N’omettez pas de lui rapporter les grands malheurs qu’il nous impose.
Il abîme si vite notre courte présence parmi vous.
Que de difficultés à vaincre lorsque l’on hérite de la condition humaine.
Sachez-le.

Jour sans nuit s’ennuie

Je viens de la nuit éternelle
Nous en provenons tous, un jour
Besoin de la revoir sans cesse, sans cesse
Sa disparition donne vie au jour, tous jours
Lui ne peut tenir des jours et des jours, sans cesse
Besoin de la nuit
Nuit
Pour mieux voir le jour
Jour
Apporte la vie
Vie
Par la grâce de cette présence
On voit le jour
Jour
Besoin de la nuit pour voir les autres jours
Nuit
Besoin d’une vie
Pour voir les beaux jours
Pour apprécier les belles nuits
Pour aimer la vie
Vie
Et un jour
Débarque la nuit sans fin
Sans fin
Elle nous mord
Mort
Pour tout jour

Rêve difficile

Par ici la plupart des gens s’embarquent dans des rêves plastiques.
Je m’y suis mis.
Depuis deux jours, les auréoles, la lumière, l’océan, bref, tout plastique.
Drôle d’impression lorsque ma bave plastique dégouline de ma bouche plastique.
Se payer un accident plastique avec une bagnole plastique, dans un tunnel plastique, ça décoiffe balaise.
On ne sait plus où placer le curseur.
Tout ce plastique me déroute.
Et je ne sens rien. Une odeur uniforme, de plastique uniforme.
Parce que le plastique, je connais.
Ça commence avec la bakélite.
Le celluloïd juste derrière.
La viscose.
Et la cellophane.
Vous ne me ferez jamais confondre un polyméthacrylate de méthyle avec un polychlorure de vinyle bas
de gamme.
Ça ne marchera pas.
J’ai l’œil. Plastique, d’accord, mais affûté sur ce sujet.
Toute la journée je rêve plastique.
Le polystyrène prend son expansion. Le rhodoïd lui pique sa meuf. Le polyuréthane leur colle aux
basques. Arrive formica, personne ne l’écoute. Silicone s’évertue à capter les attentions. Son habitude. Et
on inverse les rôles.
L’air plastique, que m’envoie le tuyau plastique, qui passe par le trou plastique, étouffe. Les secondes, les
minutes peinent à trouver leur chemin.
Et ce putain de sang plastique va m’achever.
Du plastique bio m’a dit le virus plastique.
Coromachin qu’il s’appelle.
Un vanneur de première.

Lettre à l’autre

Je ne sais qui tu es, d’où tu viens. Je ne t’ai jamais rencontré.
Ça commence de cette façon entre nous.
Dans le métro, la rue, les magasins, voire en pleine campagne.
Ou c’est toi, ou c’est moi qui parle en premier, souvent une généralité. Une question, un étonnement, un
cri, un geste parfois, une situation particulière aussi.
Impulsion indétectable, et.
Nous voilà concernés.
Les brumes sourdes de nos solitudes s’entrouvrent. Si le moment, si les circonstances, si nos
disponibilités, si le miracle daigne s’accomplir, s’échange entre nous cette substance impalpable de vie,
plus généreuse qu’un bonjour, plus conséquente aussi.
On se dit des banalités, des vérités, des réflexions avisées, parfois personnelles. Jusqu’à des secrets, oui.
Je ne sais qui tu es, d’où tu viens.
Tu te souviens ?
On repart dans le flot de nos vies. Et l’on s’oublie.
Aujourd’hui je pense à toi.
Je t’écris.
Qui es-tu, d’où viens-tu.
Ne réponds pas.
Ces questions sans réponses réveillent ma vie. La transpose.
Je t’en remercie.
Adieu.

L’inspecteur

Le policier réfléchit. Une affaire pareille demande des heures, décortiquer le problème, ses tenants, ses aboutissants, vérifier les hypothèses. Sa sciatique lui interdit de jouir d’une telle disponibilité. La douleur lui arrache des cris hystériques sitôt qu’il lui permet de le surprendre. Comment vaincre cette bête féroce ?

– Un moment. S’il vous plaît. Holà. HOLÀ, vous m’entendez ?

 D’où sort cette voix ?

– C’est moi.

 Je n’y comprends rien.

– Ne me faites pas le coup, comme dans votre dernier bouquin, de l’innocent qui refuse d’écouter la voix qu’il juge indigne pour ses oreilles.

 Désolé. Sincèrement. Aucune idée de qui parle. De plus, je ne vous vois pas.

– Inspecteur Fouilletrot. Ça vous dit quelque chose ?

 Inspecteur Fouilletrot ? Comment ça ? Vous pouvez à peine parler avec la douleur qui vous houspille.

– J’y comprends rien, moi non plus. Mais c’est comme ça. Alors, je profite de ça pour vous le dire : je ne supporte plus la façon dont vos mener ma vie. J’en ai mare, Vous comprenez ? 

 Comment se fait-il ?

– Ma douleur tend à se résorber, et je m’aperçois que je vous ai à portée de voix. Je saute sur cette opportunité pour vous en parler de votre soi-disant style, de vos manies d’auteur. Cette étrangeté doit provenir de la marijuana médicale que j’ai ingurgitée ce matin, à tous les coups.

 Vous avez pris du cannabis médical. Première nouvelle. Ce n’est pas dans mes intentions. Vous devez souffrir nom d’un chien. Tous le punch du roman tient sur cette problématique, souffrir, réfléchir, et vaincre.

– Ras-le-bol de ces histoires. Mener des enquêtes, OK. Les plus tordues du monde même. Mais me retrouver dans des combines plus vicieuses les unes que les autres, Stop. La dernière fois j’avais la gangrène. D’ailleurs j’en conserve des stigmates. Auparavant vous m’obligez à me noyer, pour que le coupable se dénonce par ses agissements. À l’hosto, le toubib m’a affirmé ne pas comprendre comment je m’en suis sorti.

 Très bonnes ventes ce titre. Preuve du bien fondé de mes choix.

– Bah voyons. Facile de gagner du fric tant que ce sont les autres qui risquent leur peau. Vos choix, comme vous dites, débarquent tout droit du stage d’écriture policière, que vous avez suivi il y a 5 cinq, pas de l’agitation de votre cerveau.

 Vos souffrances, filles de mon imagination, n’existeraient pas dans votre idée.

– C’est votre point de vue. Et ça vous arrange. Même si je vous affirme que la réalité est autre, qu’importe. Tant que vous ramassez votre fric sans commettre de délit dans votre sphère, pourquoi se préoccuper des esclaves.

 Vous exagérez exagérer mon cher. Très mauvaise attitude.

– Et vous continuez sur votre lancée, indécrottable.

 Entendu, que proposez-vous ?

– Je ne sais pas. Déjà, que je ne sois pas obligé d’en baver des montagnes à chaque enquête.

 Une si belle mécanique, la souffrance du héros, véritable mine, que des avantages. Vous plaisantez j’espère.

– Pas tant que vous. Ce système qui m’épuise ne vous fatigue pas les neurones.

 Détrompez-vous. Plus difficile qu’il n’y paraît de concevoir un équilibre, afin que vous aboutissiez, tout en relevant une enfilade de défis, de conflits, d’adversités. Votre endurance vous joue des tours aussi.

– Dites que c’est de ma faute.

 En un sens.

– Arrêtez. Vous me dégoûtez. Dès que je me casse un ongle, à partir de maintenant, accident de travail. Et je ne reviens pas bosser. Comme cette fois, votre 3e roman je crois, où, avec une grippe blindée de chez blindé, je termine l’enquête. Pour me remercier vous me faites éternuer lorsque je descends un escalier. 3 côtes cassées et un fémur.

 Mon premier succès en librairie. Depuis je suis. Nous sommes, sur une pente ascendante. Ce n’est pas rien ça.

– Les fractures, les blessures, les cicatrices, l’éclat de grenade près de mon occiput, ma femme partie avec un mafioso, mes enfants, dealer, prostituée, terroriste, je confirme, ce n’est pas rien. Je vous le redis, un pur régal : vous me dégoûtez. Au plus haut point. Les salauds que je pourchasse sont en dessous de vous. Très loin en dessous.

 Ça suffit. Puisque c’est comme ça, je change d’enquêteur. Vous voilà satisfait.

– Et vous y croyez à votre crise d’autorité ?

 Ça suffit j’ai dit.

– Vous savez très bien que vous avez tenté de m’enterrer une fois, vivant espèce de fumier, que vous m’avez pendu avec un fil téléphonique, que mon fils m’a tué d’une balle dans le cœur. Et toujours les lecteurs vous harcèlent pour que vous écriviez une nouvelle histoire où je mène l’enquête. Je vous accorde que dans ces circonstances, là vous la faites tourner votre cervelle. Il en sort des aberrations, mais vous n’osez pas affronter votre lectorat. Le fric. Le fric.

 J’y songe, et pas qu’un peu, à vous renvoyer à votre médiocrité, à punir votre ingratitude. Une stagiaire va débouler. Une femme magnifique, genre Grace Jones, en mieux. Vous voyez ce que je veux dire.

– Connais pas.

 La fiche Wikipédia de Grace Jones devrait vous permettre de relativiser. J’ai commencé quelques scènes. Elle vous lamine. Avec elle je suis dans les clous. Finit l’alcoolo têtu qui s’escrime à prouver au monde que ses instincts de flic ont besoin de temps, de compréhension, de calme, d’indulgence. Une plastique magnifique, une intelligence hors pair, une aura incroyable. Elle vous grille sur toute la ligne. Pendant le stage vous ne vous rendrez pas compte qu’elle vous préserve, et vous persisterez avec vos vannes salaces, limites racistes. Elle le transforme en clochard le Sherlock Holmes dépravé. La présente intervention, d’un ridicule, confirme mes options. Vous êtes fini. Elle tentera de vous sauver de la noyade, car votre perpétuelle ébriété vous entraînera dans le fleuve. Trop tard. Un hors bord vous arrange si bien, que le portrait robot d’un steak haché ressemblera au vôtre, ou l’inverse.

– Tortionnaire. Dépravé. Je l’attends votre Clara d’Avril.

 Vous la connaissez ?

– Elle a du style, elle. Dès qu’elle a compris que vous vouliez m’éliminer, à son avantage, elle m’en a averti. Et nous avons élaboré un petit quelque chose vous concernant.

 Vous vous permettez de contrecarrer mes résolutions.

– Je sauve ma vie, ouais, et Clara n’est pas dupe. Entre parenthèse, vous avez tapé dans le mille avec cette fille, une perle. Je confirme. À tout point de vue. Elle sait qu’elle aussi risque gros sous votre plume. Ce n’est pas une débutante. Un écrivain, de la veine de ‎Jean Bruce, l’a séquestrée trois semaines, avec des sévices dignes de ceux que vous m’infligez. Dans un autre bouquin elle subit les violences de détraqués sexuels, échappe de peu à un viol collectif. Dans un troisième roman d’espionnage, ce malade la bloque dans un satellite fou sans eau, à peine d’oxygène. L’engin atterrit dans une zone contrôlée par des islamistes, qui la prennent en otage. Le temps des négociations, effectuées avant tout pour récupérer le satellite, on la marie à un lieutenant pervers, on l’oblige à suivre les préceptes de la secte et à se convertir. Je ne sais pas si vous voyez ce que ça implique toutes ces blagues. On en a marre des écrivains sadiques. En tous les cas, voyez ce qu’est devenu votre collègue.

 Son nom.

– Vous chercherez. Pendant ce temps réfléchissez à mon intervention, ridicule comme vous dîtes. Excusez-moi, je. Allô.

– Allô. Je vous perçois de plus en plus flou. Allô. La sensation que la marijuana s’épuise dans mon organisme. Allô. Allô. Heureusement, dans une demi-heure Clara m’apporte de quoi tenir pour la soirée. Allô, je ne sais pas si vous m’entendez toujours. Adieu en tous les cas. Avec Clara nous avons quelques projets. Loin de tout ce qui se trame dans la littérature.