En Corée, on raconte qu’il existe un lien, difficilement descriptible mais de toute évidence incontestable, qui relie deux personnes destinées l’une à l’autre. Les coréens le nomment : In-yun.

Ce lien traverse le temps, dépasse la vie comme si une seule existence ne pouvait le contenir, ne pouvait l’enfermer sans le priver de liberté.
Ainsi, quand deux personnes voient leurs chemins s’embrasser ici et maintenant, il est dit que les vies précédentes ont planté des graines que les suivantes verront fleurir. 

C’est ce que j’ai expérimenté dans cette vie : ce trouble de rencontrer quelqu’un que mon corps connaissait déjà, mais dont mon esprit ignorait tout. Comme si je me souvenais de ces bras qui ne m’avaient jamais étreinte, de cette peau que je n’avais pas encore goûtée, de ce parfum dont je ne savais rien de l’ivresse.

Je me suis souvenue de celui que je n’avais jamais croisé. J’ai su. Immédiatement. Instinctivement. Admirablement. Cet instant aussi éphémère qu’exceptionnel, comme si l’invisible, l’indicible, montrait enfin ses contours. In-yun.

Certains parlent de providence, de destin, moi j’y vois quelque chose de plus intime et plus vivant. J’y vois un marquage à chaud de mes cellules, la découverte de l’ultime pièce qui me manquait pour apercevoir le monde se dessiner. J’y vois mon demain et tous mes hiers. Une pulsion de vie qui foudroie, qui ne me laisse nul autre choix que de m’y accrocher, de ne rien laisser s’échapper de cette fulgurance, comme si cette folle rencontre me menait à cet oasis dont je me souviens, ce oasis où pourtant, je ne suis jamais allée.

J’ai lu dans un livre que les eucalyptus se débarrassent de leurs souvenirs en même temps que de leur peau. Ils pellent. Nouveaux. Grandissent. En oubliant. Amnésiques, comme s’ils s’abreuvaient d’iceberg.

Nouvelle peau, chaque jour nouvelle. Heureux les eucalyptus.

Moi, ma peau de souvenirs colle, je la regarde s’effriter, j’écoute mes propres souvenirs et je ris, comme si ce n’était pas ma peau, comme si personne ne m’avait jamais écorchée, je ris, ce n’est pas grave, ce souvenir, il est loin, ce n’est pas moi, quelque chose entaille, griffure profonde, cicatrice à vif pas encore blanche, le sang coule, mais moi. Je ris.

Je ris d’une folie inquiétante que j’ai remarquée, que j’ai toujours niée, comme si j’avais enterré ton ombre.

Tous mes faits je les pense en pensant à tes faits.

Ma vie entière, souvenir creux de tout ce que tu voulais qu’elle soit.

Ces souvenirs tombent mais ce ne sont pas les miens.

Ils m’écorchent – est-ce que l’eucalyptus a mal ? – mais je ne sens plus rien. Ils tombent, je pèle – est-ce moi qui vous parle ?

Tout ça c’est emmerdant quand même, tout ça c’est superflu, c’est du verre qui tombe par terre, c’est de la glue dont je ne me débarrasse pas, c’est moi mêlée de toi.

Désormais c’est trop tard, ne reste qu’à rire, n’être plus qu’un bout de fleur, un pistil, une tige, un tronc pelé, la vie des autres passée sur moi, comme si j’étais autoroute à la différence qu’au moins je serais béton.

Personne d’autre ne rit. Il n’y a plus personne.

On m’a dit que la terre mange les morts lorsqu’ils sont déposés dans son creux, qu’elle les dévore avidement, goulument, et que jamais plus nos yeux ne peuvent se poser sur leur corps.
Comme si l’absence devait être entière, totale. Absolue.
On m’a dit que le jour et la nuit ne font plus qu’un, que plus rien ne se distingue. On m’a dit que nous sommes comme aveugles, sans larme pour pleurer ; que le deuil ça dure quarante jours, et que le manque dure toute la vie. On m’a dit que pour se libérer du chagrin, il faut laisser partir, il faut laisser la terre engloutir.
Alors, quand je l’ai vu dans son cercueil, emmailloté dans un linceul, le visage amaigri par la maladie ; quand on m’a dit qu’Ishak avait scellé de ses doigts d’enfant la boite dans laquelle on l’avait déposé ; quand on m’a dit qu’au bled, personne ne pourrait la réouvrir et le rendre à la terre ; je me suis demandé comment tamurt [le pays natal] allait réussir à le manger, je me suis demandé le temps qu’il lui faudrait pour ronger le bois, si épais du cercueil, et ça m’a fait peur, l’idée qu’il soit bloqué là, entre le bois et la terre ; entre ici et là-bas ; entre nos prières et les leurs.
Comme si son âme resterait longtemps dans cet entre-deux que marque l’exil – même dans la mort.
Alors, je me suis imaginé que la terre, déjà habitée de mes grands-parents, déjà gonflée de la force de mes ancêtres, réussirait à le rejoindre, mon oncle, réussirait à se gargariser de son coeur : même froid, même après tant de temps, la terra le mangerait.
Alors, je me suis demandé si une fois arrivé à la chair, la terre reconnaitrait son goût de figue, si son sang deviendrait huileux, et ses os farineux. Si son corps tout entier deviendrait non pas poussière, mais matière, matière rendue à la terre, à la mère. S’il serait de nouveau son fils, lui qui était parti si longtemps.
Je me suis imaginé qu’il habiterait enfin, totalement ces montagnes, qu’il pourrait s’amuser du vent et des herbes folles, observer les moutons du haut de ces bâtisses, qu’il pourrait courir dans les rivières glacées du village. Que rien, ni personne, pas même les frontières, n’aurait de prise sur lui, qu’il arpenterait les chemins du maquis, soufflant dans les tilleuls les mots d’autrefois, les mots que l’on dit sans les prononcer, que l’on dit sans les regarder.
Un peu comme si, enfin, la liberté pouvait se vivre.

— À Lakhdar.

On m’a dit que les oiseaux sont des messagers de l’invisible, et qu’ils guérissent l’âme et le cœur.

Chez moi il y a des oiseaux, comme si je les avais placés intentionnellement, il y en a beaucoup des représentations d’oiseaux à l’intérieur de mon atelier, oui c’est là où je vis. Mais on ne les voit pas très bien ici, comme si c’était un territoire à part entière, ils sont comme cachés, on ne les voit pas au premier coup d’œil, ils sont comme des gardiens de l’harmonie.


La première fois que je dessine des oiseaux c’est l’hiver, comme s’il fallait partir très loin pour trouver des trésors, c’est le cœur de l’hiver un moment trop vide et trop plein à la fois. C’est un moment où je ne suis pas tout à fait moi-même à l’aise, comme si on me volait qui je suis vraiment, j’aime pourtant les guirlandes qui brillent, comme si elles pouvaient éclairer des espaces à l’intérieur de moi. Mais c’est tout.


Le vide et le plein du 28 décembre de l’année 2021 me font ranger m’asseoir déranger ressortir colorier créer, comme si je voulais renaitre à quelqu’endroit. Je ressors des cartes c’est un tas de cartes colorées illustrées en anglais et chinois, comme si elles avaient fait le tour du monde avant d’être chez moi, il y a tous les oiseaux—sauf quelques-uns que j’ai pu faire tirer au hasard, à mes amoureux de passage, comme si je savais qu’ils s’envoleraient.
L’un avait eu le duck canard —en chinois je ne sais pas, l’autre le rossignol nightingale, comme dans Roméo. Chez moi l’amour toujours de passage.

28 décembre 2021. Comme si l’année allait s’écrouler. Je prends les cartes une à une. Comme si j’avais des couleurs magiques armée de mes grosses pastels secs, je prends les traits uns à uns. Je trace sur la page je superpose. Les oiseaux apparaissent, et comme s’ils étaient tous vivants, singuliers, mille dans ma tête, enfin sur la page. J’aime.