Un après-midi ou peut-être un matin

C’était un matin peut-être l’après-midi
il n’est pas dit que les choses importantes commencent le matin
donc disons par prudence un après-midi ou peut-être un matin
il y a du soleil
je me lève
je ressens un léger déséquilibre
j’enfonce mes pieds sur le plancher
je me dis je suis juive
juive voilà ça vient comme ça
pile au moment où le soleil trace une ligne jaune sur ma main
je ne me dis pas autre chose
non
je me dis je suis juive
juive c’est venu comme ça
maman disait catholique depuis des générations
papa ne disait rien
moi je me dis ça
un matin ou un après-midi donc
c’est venu sans prévenir
juive
ça vient et après c’est là ça sera toujours là
dans ma tête entre mes deux oreilles derrières mes yeux sous ma peau
même quand je serai un tas de poussière
les mois d’avant dans les rues de Bruxelles j’ai marché
marché beaucoup
des larmes coulaient sur mes joues
c’est la pluie je me disais car à Bruxelles il pleut tout le monde le dit
c’est peut-être venu comme ça en marchant dans une rue à Bruxelles avec des larmes sur la figure
l’idée que j’étais juive ou plutôt
pensais l’être
même si le dimanche
grand-père sortait le salami de chez Suba
cuisinait du poulet au paprika
qu’on mangeait pas des
Gefilte fish
à huit ans si j’avais su qu’on était juifs en plus d’être hongrois j’aurais certainement voulu manger des
Gefilte fish
sauf que personne ne disait qu’on était hongrois même si on l’était
un demi mon père
un quart ma sœur et moi
alors juive en plus d’hongroise
si je ne m’étais pas levée ce matin ou cet après-midi-là avec Firn di Mekhutonim
dans la tête
je n’aurais pas eu l’idée puis l’envie de
l’être