Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Étiquette : Écrire avec Forough Farrokhzad

  • Hier le nom était sur-puissant
    d’une énergie folle
    une poussée en avant
    le nom était magique
    oui magique
    il exerçait sa magie
    dans ma chair et mes os
    il palpitait sur ma bouche
    nom chanté entre les lèvres
    je l’ai vu multiplier mes dents
    agrandir ma langue
    le nom sur-puissant


    Aujourd’hui il grésille
    comme un disque rayé
    il grésille
    il grésille sans s’arrêter tout à fait
    il grésille et résonne encore
    sur ma peau
    j’entends le grain de voix
    à volonté
    la voix restée dans la tête
    surgie entre deux acouphènes
    et le nom murmuré


    L’air passé ne se chasse pas
    il revient avec le nom
    cogné au palais
    le nom sucé jusqu’à la moelle
    sa remontée au cœur
    l’air passé charrie
    larges lettres du nom
    ses enjambées jusqu’à moi
    amplitude à l’oreille
    pleine du nom
    jusqu’à moi

  • Tu aboyais
    Moi je jouais
    Le serpent était là
    A côté de moi
    Le soleil ne me brulait pas sous ce sapin
    Tu aboyais
    Moi je jouais
    Le serpent était là.

    L’orage est passé
    Tout est cassé.
    Moi je ne joue plus
    Le serpent est toujours là entre les pierres
    L’orage est passé
    Moi je ne joue plus
    Le serpent est toujours là.

    La neige virginale sera là
    Demain je jouerai
    Et toi Serpent, tu seras sous cette pierre.
    La neige sera là
    Je jouerai
    Et Toi, Serpent, tu ne seras plus là…

  • Ses mains ont caressé des chiens
    des oiseaux des peaux
    Ses mains comme des chevaux ont couru sur des peaux
    Des chevaux sur des peaux
    Le galop de ses doigts sur des paupières humides
    Le galop de ses doigts
    Ses mains faiseuses et combattantes ont caressé des peaux

    Ses mots chancellent dans l’air comme des oiseaux blessés
    Ses mots se traînent déplumés sans accord
    Ils s’envolent au hasard, se heurtent, s’empoussièrent
    Se heurtent et s’empoussièrent
    Le vent chasse les nuages, assèchent les paupières
    Ralentit le galop et dispersent les mots

    Ses doigts un jour comme de l’eau glacé
    Ses mains un jour des chevaux effondrés
    Ses mots un jour des oiseaux endormis
    Un jour l’odeur d’un feu pointu comme un buisson mordant

  • pupille sauvage
    larmes ruisselantes & apostrophes

    vécus

    les rires s’engouffraient entre les connaissances intuitives

    terriblement vaste
    terriblement vaste

    la pupille sauvage qui parle les autres mondes
    lointain théâtre d’une résistance

    mais qui révèle immédiatement la mélodie synesthésique
    des métaphores d’un autre temps ?

    liquide aérien sensible magnétique imaginaire impalpable
    photographie sépia

    où être ?
    où être ?

    engloutis de carapaces que le spectacle de l’esprit
    ne traduit pas
    ne traduit plus
    les os maculés de questions et de réflexions-mots

    il y a le vide
    il y a le vaste
    ce qui répond au fond au rien au tout au pas et puis
    sans autre précision que celle d’une autre question
    question-ne-ment
    ainsi va la pensée
    saura-t-elle nous tenir

    contenir nos contours
    contenir nos contours

    en figures capables de vivre et ad-venir

    pupille sauvage
    plantée dans ce regard

  • Fumée de hier 
    Oui, lèvres rouges
    La soif dans les yeux
    Jamais soi-même

    Qui suis-je?

    Poumons propres
    Les ongles coupées
    Asthénsion désir
    Je cherche la vie

    Qui suis-je?

    Me décortiquer
    Me déconstruire
    Me lézarder
    Me rapprocher

    Je me fléchirai
    Je (me) démêlerai
    Les corps et l’esprit
    Je me trouverai

  • Le passé ne fleurit plus
    Le passé ne fleurit plus

    Disparues

    les fragrances laiteuses des roses et du lilas
    mauve, l’odeur de jonquille du soleil
    sur l’herbe sèche des souvenirs
    d’enfance qui riait

    Avant

    j’entendais le passé respirer
    Hier
    j’ai entendu le passé soupirer
    j’ai entendu le soupir passer
    de l’espoir qui fuit
    retrouver la jeunesse perdue
    Ses poumons expirer tout
    l’air heureux
    du temps qui s’épuise

    Mais il n’y a pas de temps
    Mais il n’y a pas de temps

    Hier est aujourd’hui
    Dans ma mémoire

    Hier la pluie
    coule et pleure sur l’humus des rues
    Elle sent le présent sale et gris

    Le ciel n’a plus d’étoiles à pleurer
    Le ciel n’a plus de lueur
    n’a plus d’odeur
    plus d’antan
    tant
    il fume
    de cigarettes mentholées au mensonge
    et vapote des arômes artificiels de soleil et de jonquilles
    Ses poumons enfumées,
    ses poumons enflammés

    Quand reviendra la nuit au clair d’étoiles ?
    quand reviendra la nuit au clair d’étoiles

    mes os refleuriront au pied de l’héliotrope
    les cheveux blancs de joies à venir
    fanées avant même d’être
    écloses

    les jonquilles renaîtront de
    mes pensées mes vers
    nourris
    des restes de soucis échevelés

    Et sur le tombeau de mes regrets,
    les filaments d’argent d’un mycélium
    embrasseront le monotrope uniflore

  • Hier, je creusais le sable
    Hier, je creusais pour faire venir la mer
    Hier depuis le fond de la terre
    Et trouvé un poignard 
    Un poignard qui avait tué 
    Un poignard peint aux larmes de peaux 
    J’avais dit 
    Dis
    Poignard
    Dis
    Il avait dit
    Avec des mots de poignard
    Un verbe aiguisé
    Pointu
    Il avait dit
    Le poignard ne ressentait aucune culpabilité
    Aucune culpabilité 
    A être
    Il avait dit
    Je ne sers
    Qu’à tuer
    Qu’à ça 
    Tuer
    Le poignard est un poignard
    Il avait dit
    Je voulais être nuage
    Ou le vent
    Mais il ne pouvait pas
    Il ne pouvait
    Qu’être 
    Être un assassin
    Je lui avais demandé de tuer 
    Ma tristesse
    Mais le poignard ne voulait pas
    C’était un poignard snob
    Le poignard préférait tuer des choses bien plus importante
    Que ma tristesse
    Il avait dit
    Je suis 
    Un 
    Le 
    Le poignard 
    L’Élu
    J’ai léché l’Élu
    Gouté le sang de tous les passés

    L’histoire voyage en moi
    L’histoire se mêle en moi
    L’histoire s’embrase dans ma bouche
    L’histoire accélère dans mes veines
    Je suis un plus un deux 
    La résonance de un plus un deux
    L’ombre de un plus un deux
    C’est important une ombre
    Sans ombre moi 
    Moi par exemple
    Sans ombre moi
    Par exemple je n’existe pas
    A midi chaque jour 
    Je n’existe pas
    Il faut être patient
    Pour assassiner son ombre
    On ne peut pas à midi
    On ne peut pas les nuits sans lune où
    L’ombre se cache
    Le reste du temps qu’il reste
    Le temps qu’il reste 
    Reste 
    Dans le sablier où
    Il y a tout le sable de toutes les plages du monde
    Et de Mars
    Et de Jupiter
    Et de l’ombre des trois
    Le reste du temps qu’il reste
    Je peux
    Je peux avec le poignard Élu 
    Je peux j’assassine je peux
    J’assassine
    J’assassine mon ombre
    Je la plante 
    Je la plante 
    Au sol
    Et elle reste-là
    Morte
    Pendant que moi je m’en vais
    Sans ombre
    Lumineux
    Ombre par terre agonise
    Ombre murmure des mots serrés dans le creux de sa main d’ombre
    Le poignard coupe les mots
    Le poignard coupe ombre 
    Ombre est un plus un deux
    Le poignard garde une moitié d’ombre
    L’histoire de l’ombre la moitié le passé
    La moitié d’ombre a un futur

    La prochaine vague emportera l’autre
    La moitié autre
    La même en miroir
    Même si à midi
    Je ne vois pas 
    La moitié d’ombre se refléter
    Dans le miroir
    Ni l’ombre du miroir 
    Ni l’autre côté du miroir
    La vague emporte je dirais
    Dans les abysses du monde 
    Elle donnera l’ombre à quelque chose qui n’en a pas
    D’ombre
    Un fantôme par exemple
    Un fantôme de fantôme
    L’ombre du fantôme d’un fantôme
    Ce sera mon fantôme
    L’ombre de mon fantôme
    Le poignard ne me servira plus à rien
    Mais à vous il servira peut-être donc
    Donc à raconter
    Donc à tuer
    Donc le poignard restera dans le sable
    Donc à tuer 
    Alors
    Je tuerai le poignard
    Par précaution je le tuerai
    Je l’enterrerai dans le sable
    J’enterrerai l’assassin de mon ombre
    Avec mon sang d’ombre dessus
    Comme de l’encre pour écrire
    L’éternité

  • J’étais là quand ils sont venus planter la pelouse
    pour recouvrir de brins pareils la terre
    qui occupait tes mains du matin au soir
    j’étais là

    pour l’enterrement de la terre

    j’étais là

    j’ai senti la pelouse fière
    plantée
    comme un premier jour de quartier pavillonnaire
    la tournée des voisins
    c’est nous – sourire sourire
    c’est nous maintenant
    J’étais là
    planté
    j’ai détesté une pelouse verte
    pour la première fois

    J’aurais voulu filmer

    comme portables sur police dans scène de lynchage
    consigner l’ostentatoire
    j’aurais voulu quand
    le dernier coup de bêche
    sous tes yeux
    et les loupes qui les grossissaient absurdes
    tes yeux bille
    qui commençaient à rejoindre les pierres
    tes yeux ahuris tes yeux poisson
    roulés au sable d’une mauvaise nuit quand
    le dernier coup de bêche
    pénible
    et que les larmes coulent en silence
    j’aurais voulu
    te dire des choses qui repoussent
    mais l’herbe avait déjà tout pris

    J’étais là et ce carré de jardin était la preuve que
    tout passe
    la preuve que
    ce que l’on aime
    tout
    pourra être recouvert d’une pelouse verte

    J’étais là et c’était la preuve que
    tout ce que l’on aime mérite d’être aimé
    Que les pelouses
    aussi
    peuvent recueillir le pardon.

  • une tasse est vide
    souvenir du café
    au fond encore l’amour
    *
    il y a un briquet
    pour les rêves
    sur la table de nuit
    *
    la baignoire se vide
    le sang continue de tourner
    en rond

  • Les dunes perdent espoir
    Sous les pas impatients
    _____________Elles s’échappent
    __________________Trouent les bords de l’île

    On a oublié les dunes
    Leur parfum de sueur
    L’odeur des immortelles jaunes
    Et leur fatigue de château de sable écroulé

    Leurs pieds tenaient dans des racines
    Face au vent
    Face aux vagues
    Face au désespoir des marées

    Le long des marges dans mon regard de myope
    Je ne crois plus au langage des dunes
    A leurs formes rouillées
    A perte de vue