Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Étiquette : Écrire avec Forough Farrokhzad

  • Plus personne ne pense
    Au jardin
    Plus personne ne se souvient
    Du cerisier
    Plus personne ne laboure
    La terre
    Puisqu’il n’y a plus
    De jardin
    Ni de terre

    Le jardin n’a plus
    De cœur maintenant

    Les herbes baillent
    En attendant
    L’hiver

    Le grillage de rouille
    Ne ferme plus
    Les nuits ont rongé le verrou

    Je suis seule
    Sur cette terre à l’abandon
    Dans ce jardin qui n’est plus
    Et je regarde les étoiles

  • et les larmes de cire
    coulent
    le long de l’acier doré, froid
    la bougie pleure sa vie qui part
    quand la flamme boite, amère

    mourir de chaud comme de froid
    être Galatée dans ses bras
    et voir les larmes de cire
    couler
    le long du chandelier cryogénisé

    j’ai laissé la danseuse enflammée dévorer
    tous mes mots
    et la cire pour moi s’est fait un sang
    d’encre
    et traçant mes mots à la cire encore chaude
    du sang de la bougie est née une encre ivoire
    une encre moire

    la cire en mots sur le papier
    ne pleurera plus jamais.

  • Au pied de la falaise
    Il y a le vent dans sa tanière
    Comme un ours dans le calendrier
    Il y a le temps dans ses crinières
    Comme un rat entre mes côtes


    Sur la plage, l’écume aigre
    D’une mer qui n’a plus de saisons
    Et la lumière qui souffle en rafales
    Qui ébouriffe les peaux
    Qui incendie la mienne


    A flanc de falaise
    Le chant de l’oiseau est friable
    Et rauque
    Comme ces chants d’une langue inconnue
    Que je comprends
    Dans leurs tambours
    Il garde le ciel comme je garde un cap
    Mauve
    Comme une bruyère insoumise
    Comme un deuil tout en pudeur


    Au bord de la falaise
    Là où le vent prend démences
    Où il rit comme une hyène
    Avant son saut de l’ange
    Au bord de la falaise
    Me prend dans le ventre
    Le vertige du vautour

  • C’était une pièce où je n’entrais pas
    je restais sur le seuil
    aveuglée par toute l’agitation
    soutenue par le dormant de la porte
    je restais quelques secondes
    puis repartais.


    C’était une pièce où seules ensemble les femmes
    ______ – union désagrégée synchronisée –
    se retrouvaient puis disparaissaient pendant des heures.
    Ma mère et ses sœurs
    ______ – loin les hommes se tenaient loin
    ______ les hommes étaient tenus loin –
    avaient assez de patience pour écouter & faire avec M.
    pendant toutes ces heures.

    Elle parlait elles parlaient trop pour moi,
    je préférais lire et écrire des poèmes seule
    m’éloigner des odeurs qui laissaient des nœuds dans mes cheveux
    elles parlaient
    ______ des maris qui fument trop qui boivent trop
    ______ des enfants qui ne sont jamais là
    ______ de la famille qui se dissipe se dissipe alors qu’elles tentent de faire noyau.
    Ce lieu
    inconnu de gestes mais si familier d’objets.

    J’y retourne
    un peu plus longtemps à chaque fois
    accueillie par cette lampe (i)conique
    ______ – éclairs instables blancs à 4 000° Kelvins –
    par le ventre du four qui ronfle
    par le poulpe qui pétille dans la friture
    par la tranquillité mesurée ininterrompue de M. entre
    l’évier la plaque le four la réserve
    la table bleue en formica défoncée
    (un des pieds commence à rouiller)
    les murs jaunes ocres oranges
    enduits d’éclats de rires et de conseils.

    M. maintenant boite un peu entre le plan de travail et la porte du frigo.

    ______ M. a de la patience encore
    pour préparer chaque étape plusieurs jours en avance
    pour rincer, trier, rincer, couper les légumes
    surveiller leur lente transformation
    ils doivent mijoter pendant des heures
    bercés d’ail, de gingembre et de sel
    pour acheter le meilleur poulet du coin

    trancher, briser les os, étirer la chair rose
    ______ – contraste sa peau brune –
    refaire vivre à chaque fois des saveurs
    ______ pour toutes ces bouches et ces ventres
    ______ qui s’ouvriront.

    M. a eu tellement de patience toute sa vie
    qu’elle me confie
    « je suis fatiguée, je suis tellement fatiguée
    d’avoir tant fait d’avoir tant donné ».

    Le riz cuit. Doucement.
    Son portable sonne.
    Elle quitte la cuisine.
    Elle parle avec ce ton qu’elle n’emploie pas avec moi,
    dans ce dialecte qu’on ne m’a pas transmis.
    Ça se prolonge.

    J’attends,
    je surveille le langage de la vapeur
    et sur la crédence
    je guette la naissance des larmes
    avant de baisser le feu.

  • Lac du Petit Maclus.

    Lac, eau stagnante, démonstration de la quiétude, j’ai envie de me rouler dans tes bras, que mes jambes s’entortillent au gré de tes remous impassibles, implacables, obscurs

    Lac, nénuphars sur ta surface, racines dans tes reflets, tu es le jardin germé dans l’eau vieille des glaciers fondus

    j’ai envie de refondre ma peau à ton eau, de ressouder ma chair à tes rochers, de tricoter mes cheveux à ta vase indocile

    Lac, ombres des sapins vert sur le noir de ta moire liquide, j’ai envie de croiser mes jambes à tes saphirs triomphants, de visser ma langue à ton impossible étang

    de frotter mes pieds à ton fond inatteignable, pourtant si doux, de cambrer mes dents sur ton apparence épaisse, noire, d’ébène et de confettis

    Lac, truites, ombres, vairons, grenouilles, entités millénaires prises dans tes filets de liberté, j’aime me jeter à corps perdu dans ton corps mouillé, et retenir longtemps ma respiration

    Lac, châtaignes, brumes et longue pluie, je passe mon temps à situer ma vague sur l’envers de ton vibrato

    je lèche tes bords, je sens ton odeur, je ne sais plus me séparer de toi

    je sens le vide de la nudité emballer les blessures, vivifier les corps et fabriquer des baisers très solides

    à la mémoire verte.

  • J’ai du chagrin aujourd’hui
    Car on distingue à peine,
    Sous les tas d’épines,
    Les fourrés,
    Les hautes herbes,
    Celui qui prenait soin d’eux.


    Il est comme en sommeil.
    Les restes de son existence ?
    Il ne sait plus, en a perdu la trace,
    Tout juste se souvient-il de ceux qui le foulaient
    Les pas sages
    Les pas pressés,
    Les pas distraits,
    Les pas sans âge,
    Les pas désespérés,
    Les pas endoloris,
    Les pas de deux,
    Les pas perdus,
    Les pourquoi pas,
    Les Y a pas de quoi,
    Les pas à pas,
    Les Il faut pas,
    Et les cent pas,
    Tous avaient une bonne raison de lui marcher dessus,
    Il s’en réjouissait et donnait à chacun ce qu’il venait chercher,
    Sans rien attendre en retour, juste pour faire plaisir,
    Il déroulait son sol souple
    Pour les pas pressés,
    Ses haies encombrées d’histoires d’insectes et de fleurs
    Pour les pas distraits,
    L’enveloppe de ses bordures arborescentes
    Pour les pas perdus,
    Ses coussins d’herbe et de bois
    Pour les pas endoloris,
    Ses tapis de mousse
    Pour les pas de deux,
    Il savait s’adapter
    Pas à pas
    Se mettre au pas.
    Aujourd’hui personne ne l’emprunte plus.
    Quelles chaussures auraient l’idée de s’aventurer
    Sur une ligne aussi fine qu’un fil ?
    Dans un tunnel que l’herbe a envahi ?
    Sur un sentier, peu engageant, qui a revêtu
    Son armure d’épines et de brousailles ?


    Nul ne lui prête plus aucune attention.

    L’indifférence,
    L’abandon,
    La désertion pour celui qui a tant pris soin des pas
    D’un être, d’un étranger, d’une inconnue,
    D’un ancêtre, d’un parent, d’une amie.
    Les constructions le menacent même,
    Les mains ont pris le pas sur lui,
    Arborant la hauteur de leurs murs, le gris de leur béton,
    Emprisonnant les hommes, emprisonnant les pas.


    Les restes de son existence attirent mes semelles funambules.
    En sentir l’étroitesse,
    En retrouver la trace …
    Je m’engage sur le sauvageon.
    Et là …
    Le sentier malingre m’accueille
    Comme au temps des bons vieux pas.


    Son sol est toujours souple,
    Même un peu plus qu’avant
    Les épines, les broussailles,
    Un simple bouclier,
    Un rempart dressé naïvement contre les constructions.
    Mes pas se mettent à écouter
    Les histoires d’insectes et de fleurs
    Qu’il veut me raconter,
    Il en a plein ses haies
    Depuis le temps…
    Captivée, je me retrouve
    Là,
    Sur un coussin herbeux,
    Juste à l’abri du temps.
    Mes pas dressent l’oreille,
    Entendent d’autres pas …
    Des pas discrets,
    Des pas légers
    Pointent le bout de leur nez,
    En sifflotant.
    J’oublie les Il faut pas,
    Choisis les Pourquoi pas,
    Laisse ces pas joyeux

    Se mettre dans les miens,
    M’en remets aux bons soins du sentier généreux,
    Pour poursuivre sur le fil …
    Avec des pas de deux.

  • C’est le Nouveau-Mexique
    C’est Taos
    C’est un ranch

    C’est un banc sur le porche
    C’est un banc sous le grand cèdre
    C’est un sanctuaire au bout du chemin

    C’est entre le sanctuaire et le ranch que le ciel monte
    Il est bleu, d’un bleu si vibrant qu’il colore mes sentiments
    Et écrase l’ocre de la terre et l’émeraude du cèdre

    J’y suis allée
    Une fois
    J’y suis retournée
    Chaque jour depuis
    Dans ma tête

    Sa présence manque
    La porte soupire
    Le banc se souvient de la légèreté du corps
    maigre
    Le cèdre se souvient de l’appui du dos contre son écorce
    La poussière ocre ne célèbre plus le moindre de ses pas

    Mais le ciel 
    Mais le ciel et le vent transportent ses paroles

    J’y retourne souvent
    Chaque fois mon pied vrille sur les cailloux
    Chaque fois mon souffle manque
    Chaque fois la pièce que je pose sur sa tombe
    Brille d’un éclat mat

    D’autres pièces peut-être
    D’autres pas peut-être
    D’autres paroles murmurées dans le cèdre

    Il a cessé de respirer
    Il est tout autour

    Sa trace tremble   
    C’est un ranch
    C’est Taos
    C’est le Nouveau-Mexique

  • Loin de leur magie première
    Des curieux les contemplent dans leur nudité
    Ouverte au commerce des images et au discours scientifique
    Libérés des lieux sacrés
    Où jadis ils furent vénérés
    Ils sont là
    Trônes Masques Statues
    Dans leur sommeil de verre
    Transformés en œuvres d’art
    Soumises aux enchères du marché
    Dans l’oubli des rites anciens
    Déplacés
    Ayant la nostalgie de l’Esprit…
    Ils se souviennent encore dans leur sommeil de verre
    Des voix qui les rendaient vivants
    Des gestes qui les rendaient vivants

    Les Dieux dorment dans les musées

  • sous la lune décroissante
    robe bronze et costume brun
    s’étreignent           immortels

    l’épaule du soir a fait glisser
    la neige en flocons
    et le souvenir d’un sein nu
    sur le lin de la veste

    ceinture de perle et ceinturon
    glissent du fauteuil

    dans le miroir
    courbes et lignes se rencontrent
    et se perdent

    accoudée à la nuit
    la mariée rêve encore

  • Personne ne pense aux livres
    Personne ne pense à la solitude des livres
    Personne ne pense à délivrer les livres de leur solitude
    _
    Moi je pense aux livres,
    Personnes qui pensent
    Comme moi
    Dans leur solitude, moi qui ne suis pas
    Plus une personne qu’une autre
    _
    Moi je pense aux livres
    Que j’ai lus, relus, élus
    J’observe et contemple
    La couverture triste et pensive de Mrs Dalloway
    Celle sombre et taciturne de La nuit bengali
    Celle argentée et mystérieuse de Solaris
    Ou celle défraichie
    Brulée par la lumière de L’aveuglement
    D’occasion daté
    1984
    _
    Moi je pense avec des livres
    Exposés, fragments de phrase
    Amoncelés en nuancier
    Des moments d’être rassemblés
    En attente de,
    Inconscients des émois et ressentis
    De lecture
    Nuls, mais une certaine connaissance
    De moi à travers
    Eux
    Personne ne pense sans les livres
    _
    Moi je pense avec mes livres
    Je les sors contre mon oreille
    J’écoute leurs pages
    Et chacun me conte son histoire
    D’une voix ensommeillée
    Sous la lumière,
    Nostalgiques du soleil
    Les tranches alignées
    S’ennuient sur les rayons avec

    Sur leurs pages préservées
    Dans des chambres de cuir
    Ou de papier,
    Jaunies, les mains des années
    Passées, à la surface
    Des sentiments révolus
    Inscrits sur les pages,
    Ces univers solitaires où
    Éternelle Antigone
    Je cherche
    D’autres lois que j’imagine 
    _
    Moi je pense mes livres : dans
    Une solitude partagée
    La (re)connaissance
    D’un titre sur l’étagère de ma bibliothèque
    Imaginaire, musée de l’âme
    Sur les tranches de ma mémoire
    De moi me délivre
    Et le Moi
    Délivrent des livres